De grandes ombres trapues se découpent sur le bord de la route.
—Des minenwerfer tout neufs, nous dit le cuirassier.
Il y en a une douzaine, qui attendent sous la neige. A leur suite deux masses plus hautes et plus longues, plus élégantes aussi: ce sont deux canons lourds, mais des canons français, de 155, pris à nos artilleurs. Nous les reconnaissons sans avoir recours aux complaisances un peu trop crues de notre guide.
Un convoi nous précède. Un carrefour est encombré de voitures et de chevaux. Dans le désordre et le brouhaha, des blessés légers gagnent par leurs propres moyens le premier poste d’évacuation. L’un d’eux, qui a gardé son fusil, nous apostrophe violemment. Le cuirassier lui fait remarquer que nous ne comprenons pas. Et lui, s’emportant, déclare qu’il faudra bien que nous comprenions et que nous parlions l’allemand, comme tout le monde, car personne n’aura plus le droit de connaître une autre langue que la leur. Ce troupier de deuxième classe, socialiste ou césarien, est un pangermaniste convaincu.
Comme cette marche est pénible! Nous glissons, nous tombons, nous soufflons, nous avons soif. Précisément nous touchons à une espèce de bivouac. Un soldat boche, sous une petite baraque en plein vent éclairée par une lanterne, travaille à je ne sais quelle réparation. Le cuirassier l’appelle et lui demande s’il a de l’eau à nous donner. L’homme n’en a pas, mais il prend un de nos bidons et disparaît pour aller chercher ce que nous désirons tant. Et nous nous asseyons près de la baraque.
Quelques minutes après, l’homme revient. Quelle joie! Mais quelle stupeur quand nous voyons qu’au lieu de nous rendre le bidon, l’homme l’approche de sa bouche, avale une gorgée d’eau, passe sa main sur le goulot et tend la gourde au capitaine! Cela, évidemment, pour nous prouver qu’il n’avait pas empoisonné notre boisson. Et voilà que ce mince tableau de guerre me rappelle des histoires de l’autre guerre, de celle qui a nourri notre enfance. Je revois les Prussiens de 1870 faisant goûter par leurs hôtes forcés les mets qu’on leur avait préparés; et je songe à leur méfiance perpétuelle, parce qu’ils n’ont jamais l’âme tranquille, et je songe aussi que, plus naïf et donc inférieur selon leur morale, je n’aurais même pas pensé que l’eau de cet homme pût être empoisonnée. J’ai souri du geste de ce soldat allemand, geste pour la galerie comme ils en font toujours, geste pour pays neutres, geste si peu français. J’ai bu de cette eau. J’aurais vidé le bidon tout seul sans être rassasié. Nous étions quatre à nous partager un litre de cet élixir.
Enfin nous allons arriver à Villes, car nous apprenons que nous allons à Villes. Pour les derniers cent mètres, nous tendons le jarret. En cachette, je fais l’examen de mes poches. Je déchire en menus morceaux tous les papiers que je possède, des lettres, des photographies, deux billets de banque, et je les sème peu à peu dans le fossé de la route.
Encore un coup de collier et nous arrivons à Villes.
L’aspect du village est tragique dans cette nuit de lune. Nous savions bien déjà, hélas! ce que la guerre peut faire d’une bourgade en l’anéantissant comme à Souchez, par exemple, et en l’écrasant sous les obus au point de ne plus permettre à l’agent de liaison égaré de retrouver même l’emplacement approximatif de l’église. Mais ce village que nous avons devant nous a été systématiquement détruit par l’ennemi. Quelques maisons sont en ruines, certes, et des canons ou des avions en sont la cause à peu près certaine: mais toutes les autres maisons qui sont intactes, ou du moins qui ont encore leurs murs debout, n’ont pas autre chose: les portes, les fenêtres, les planchers, les poutres, les chevrons, tout ce qui est charpente ou menuiserie, et naturellement les meubles aussi, on a tout enlevé, soit pour étayer des tranchées ou construire des abris-cavernes, soit pour faire du feu. Et je ne parle pas de tout ce que l’on a pu expédier en Allemagne. C’est le premier village de ce genre que nous voyons: une tristesse lourde nous pèse sur les épaules.
Il nous faut traverser ce village mort dans toute sa longueur, en pataugeant dans la neige et la boue, et en évitant de nous cogner aux hommes de corvée qui grouillent autour de nous. C’est ici le même ordre et le même silence que nous avons remarqués près de la ligne de feu. On nous regarde beaucoup, mais personne ne nous adresse la parole. Le cuirassier s’informe du chemin à suivre. On nous conduit au P. C. de la division, qui se trouve en dehors de l’agglomération.