Un long sentier de caillebotis nous dirige vers le point que nous croyons être le terme de notre route. Nous nous y engageons, heureux d’échapper à la boue glaciale. Nous sommes en pleine campagne. D’immenses tentes se dressent devant nous: c’est un lazarett (hôpital). Nous nous rangeons pour laisser passer un blessé que l’on ramène sur un brancard de la salle d’opérations. A notre gauche, un moteur ronfle. Nous pensons que c’est grâce à lui que tout le campement que nous traversons est éclairé à la lumière électrique.

Le P. C. de la division est un gourbi vraiment colossal, creusé dans la terre, couvert et étayé d’un nombre surprenant de rondins, et l’ensemble a la forme d’une pyramide de proportions excessives. Jamais nous n’avions vu d’abri de cette importance. Il est vrai que la vie d’un général de division est chose sacrée en Allemagne, et nous n’ignorons pas que le Kronprinz lui-même a donné l’exemple des précautions à prendre à la guerre. On accède au P. C. par un couloir à ciel ouvert taillé dans le flanc de la pyramide. Au fond, deux portes. Le cuirassier frappe à l’une d’elles et pénètre dans une vaste salle où nous apercevons plusieurs officiers. Nous attendons devant la porte, pendant que notre cuirassier rend compte de notre arrivée et remet l’ordre écrit qui nous accompagne. Deux officiers sortent nu-tête, crânes tondus, nous regardent, ne nous disent rien, et rentrent. Une ordonnance pénètre à son tour dans la grande salle avec un plateau où je compte huit verres. Ces messieurs vont sans doute célébrer leur victoire de la journée, et ce n’est probablement pas pour nous convier à la fêter avec eux qu’ils se font apporter ces verres. Non, certainement; car peu de temps après, le cuirassier sort du P. C., et il n’a pas l’air content.

Il n’est pas content du tout. Il nous annonce en effet, d’une voix maussade, qu’il vient de recevoir l’ordre de nous conduire sans délai à la Kommandantur de Rouvrois.

Rouvrois? Où est-ce? Est-ce loin? Est-ce près? Le cuirassier nous montre le bout du papier qui lui fixe l’itinéraire et nous lisons ces quatre noms: Azanne, Mangiennes, Pillon, Rouvrois. Quelque courte que soit la distance qui sépare chacun de ces villages du suivant, ces quatre noms représentent tout de suite pour nous un nombre considérable de kilomètres. Nous sommes déjà éreintés. Nous sommes tous plus ou moins blessés. Le sait-on? Ou s’en moque-t-on? Mais pourrons-nous arriver jusqu’au bout?

Quand nous nous remettons en route lentement, très lentement, il nous semble que nous ne ferons même pas cent mètres. Hélas! dans quelle galère sommes-nous embarqués! Nous sommes prisonniers, oui, bien prisonniers, et nous nous en apercevons. Et que sont des prisonniers, sinon du bétail, qu’on pousse devant soi jusqu’au jour des préliminaires de paix, où l’on discutera le prix de rachat de chaque tête? En Allemagne, nous sommes un objet de haine; et en France un objet de mépris. N’importe. Il faut marcher, même quand on n’a rien mangé depuis trente-quatre heures. Pas un de nous au reste ne consentirait à refuser d’aller plus loin; car dans l’ignorance où nous sommes de ce que nous deviendrons plus tard, aucun de nous ne voudrait se séparer de ses camarades, qu’il ne reverrait jamais sans doute.

Nous traversons Villes de nouveau dans toute sa longueur, et, pendant un kilomètre environ, nous reprenons la mauvaise route par où nous sommes venus. Nous croisons un assez long convoi d’artillerie: quatre gros canons montés sur des chariots massifs aux roues énormes, chacun d’eux tiré par huit chevaux. Et tout de suite après, nous entrons dans la nuit, dans la neige, dans la boue et dans le froid. Nous avançons à grand’peine, sans savoir comment nous nous tenons encore debout.

A la première halte que nous faisons, nous nous asseyons sur un talus du chemin tout couvert de neige, et le mouvement seul que nous faisons pour nous asseoir nous est une douleur de tout le corps. Qui n’a pas connu la fatigue à son dernier période, ne pourra pas me comprendre. J’avais conservé, dans la poche de ma capote, ma carte d’état-major au 1/80.000ᵉ, la seule que nous eussions à notre disposition au début des affaires de Verdun. Le capitaine me la demande, et nous cherchons à nous situer dans l’espace, puisque le temps ne compte plus pour nous. A la clarté de la lune et à la lueur d’une allumette, nous nous trouvons sans difficulté. Voici le ravin du Bois-Chauffour, voici les Chambrettes, voici Villes, Azanne, Mangiennes, Pillon, et voilà Rouvrois. Nous avons déjà fait une douzaine de kilomètres. Nous en avons encore une trentaine à faire pour parvenir à Rouvrois, terme de notre voyage, jusqu’à nouvel ordre. Trente kilomètres! Est-ce possible? Mais les ferons-nous? Mais comment les ferons-nous? Il neige toujours. Il fait froid. La route est complètement défoncée. Nous enfonçons dans les ornières. Nous glissons dans des trous profonds. Véritable marche au Calvaire. Nous marcherons toute la nuit. Arriverons-nous? Et quand arriverons-nous?

Je tenterais vainement de rendre la désolation de notre lamentable exode. Par quelle mystérieuse association d’idées me vient à l’esprit le souvenir d’un livre de Pierre Loti, qui s’intitule Le Désert et qui, tout le long de ses trois cents pages, ne parle que de soleil, de ciel bleu, et de sable rose, et de solitude, prestigieux tour de force d’un poète qui peut chanter le néant pendant des heures et des heures? Ainsi, pour nous, ce soir, tout se résume en ceci: de la nuit, de la neige, du froid, de la fatigue, de la fièvre et du découragement, et de la nuit et de la fatigue et toujours du découragement, et cela pendant toute la nuit sans fin et tout le long de ces quarante kilomètres de route que nous devons subir. L’homme du désert n’a pas plus d’émotion en apercevant au loin la pierre d’un puits que nous n’en eûmes nous-mêmes en découvrant dans l’ombre la silhouette minable du village de Mangiennes.

Mangiennes ressemble à Villes. Aux maisons béantes, on n’a laissé que les murs. Tout a disparu. La lune éclaire affreusement ces carcasses de grands cadavres de pierres, et le village est un village mort. Nous nous arrêtons sur une place, près d’une fontaine publique qui alimente une auge assez importante. Une pancarte nous défend de boire de cette eau qui n’est pas bonne et qui doit être réservée pour la lessive. Mais la fièvre est impérieuse et la soif imprudente. Nous buvons quand même. Nous ne parlons pas. Nous ne nous traînons plus que comme des automates. Le village a l’air vide et ne semble pas abriter des troupes au cantonnement. A tous les carrefours, de gigantesques inscriptions sur bois indiquent, par un mot et une flèche, les directions à prendre. Et nous sortons de Mangiennes sans tâtonner.

De Mangiennes à Pillon, nous mîmes certes plus de temps que je n’en mettrai à le rapporter. C’est la même marche, dans le même paysage, avec la même fatigue, sur une route identique, peut-être un peu moins mauvaise, bien qu’elle soit très mauvaise encore. A chaque halte, il nous apparaît que nous sommes au bout de nos forces, et nous continuons néanmoins jusqu’à la halte suivante, où nous nous apercevons que nous sommes encore plus brisés qu’à la précédente, ce que nous aurions cru impossible. Somnambules que nous sommes, nous n’avons plus la ressource de penser. Nous allons, groupe muet, éclopé, fourbu, glacé, à côté d’un cuirassier prussien qui ne dit plus rien, lui non plus, tant il est épuisé de marcher à pied dans la neige glissante, en soutenant son cheval qui le gêne plus qu’il ne l’aide.