à Henry Malherbe

CHAPITRE PREMIER
PRISONNIER

(9 mars 1916).

Deux soldats du 85ᵉ Saxon me conduisaient à travers champs vers l’intérieur des lignes ennemies.

J’ouvrais de grands yeux. Les feldgraù[A] se démenaient autour de nous. Ils couraient en déroulant des fils téléphoniques, jurant, soufflant, braillant; d’autres, pliés en deux sous le sac ou par la peur, l’arme à la main, se dirigeaient, en colonne par un, vers notre tranchée conquise, pour l’occuper ou pour tenter d’aller plus loin; d’autres revenaient en hurlant: des blessés. Car l’Allemand qui souffre pousse des cris. Je marchais lentement vers l’arrière, leur arrière, tout étonné de passer sans accident au milieu du flot de balles par quoi nos unités de soutien limitaient le succès des vainqueurs. Ainsi j’arrivai au bord d’un ravin très encaissé et fort boisé: le ravin du Bois-Chauffour.

C’était le 9 mars 1916, près du village de Douaumont.

Toute la pente du ravin était creusée de trous individuels ou de trous pouvant contenir quatre ou cinq hommes. De légers toits de branchages et de toiles à tentes les transformaient en frêles gourbis où du moins l’on pouvait s’abriter contre la neige de ce jour-là. De la fumée sortait de quelques-uns de ces gourbis: les réserves allemandes se chauffaient. Deux mitrailleuses étaient braquées vers le ciel, attendant qu’un avion français entrât dans leur champ de tir.

Par un escalier taillé à pic en pleine pente raide, je descendis.

Des soldats, de gros cigares blonds à la bouche, me regardaient avec joie.

Offizier? demandaient-ils.