Quand ils seront rentrés chez eux, tous nos prisonniers seront d’accord pour le proclamer: l’Allemand est cruel tant qu’il se croit sûr du succès et de l’impunité. Il n’est pas de tortures qu’ils n’aient infligées à nos malheureux prisonniers. Les officiers, en général, ont moins souffert physiquement, c’est exact, encore n’est-ce que par crainte de représailles qu’on aurait prises contre leurs chers barons tombés aux mains de la France. Mais il n’est pas une brimade morale qui ait été épargnée à nos lieutenants ou à nos colonels. Et le même procédé se retrouve partout: là, détruire par la force; ici, ruiner par la suggestion; là, par le poing; ici, par la parole. En fin de compte, le résultat est le même, et nos prisonniers, galonnés ou non, seront dans un triste état quand ils rentreront chez eux.
Au camp de Mayence, pendant ces heures que nous vivons dans la quarantaine, on s’ingénie à nous dorer la pilule et à nous présenter l’avenir sous les couleurs le plus roses.
Trois ordonnances sont à nos ordres: un Belge, un Français et un Russe, commandés par un soldat boche en casquette grise et qui crie d’une voix perçante chaque fois qu’il veut parler. C’est au milieu des invectives les plus aigres que les trois ordonnances nous servirent notre premier repas de Mayence. L’Allemand s’agitait comme un forcené. Le Français ne disait rien. Le Russe remuait des piles d’assiettes en souriant d’indifférence. Quant au Belge, il assistait à la scène en amateur.
L’Allemand assure lui-même la distribution du pain, denrée précieuse qu’il importe de ne pas gaspiller. Il nous en donne à chacun un morceau à peine plus long que le travers de la main.
—Ration pour 24 heures, nous dit-il.
Il n’y en a pas assez pour contenter pendant la moitié d’un repas un appétit moyen. Mais ce pain est meilleur que celui que nous avons mangé jusqu’à présent. L’ordonnance belge nous fait observer que nous ne devons pas nous plaindre: on nous donne «du pain d’officier». Les officiers allemands n’en ont pas d’autre, tandis que la population civile, même dans les villes les plus importantes, ne touche qu’une ration dérisoire de la boule militaire que nous connaissons.
Notre menu comprend: un potage à la semoule; une tranche de viande comme on en sert aux internes de nos collèges et lycées, viande filandreuse et pâle et dont on ne saurait décider si elle est de bœuf ou de veau; des épinards; et enfin, à discrétion, dès le début du repas, des kartoffeln, c’est-à-dire des pommes de terre cuites à l’eau. Les kartoffeln se mangent avec tout, avec la soupe si l’on veut, et avec la confiture si on le désire. Elles remplacent le pain. Comme boisson, de l’eau. Mais nous avons le droit d’acheter à la kantine une demi-bouteille de bière par officier et par repas ou une bouteille de vin par jour et pour deux officiers. En somme, cet ordinaire est plus que suffisant. Un de mes camarades en fait la remarque à haute voix.
—Vous n’en direz pas autant tous les jours, nous dit l’ordonnance belge.
Ces quelques mots jettent un froid sur nous. Ils confirment en moi les réflexions que m’avait suggérées cette promesse d’expédier sans retard notre première carte postale. Il ne faut pas juger les gens sur la mine, et les Allemands moins que personne.
L’après-midi était déjà assez avancée quand notre repas s’acheva. Que faire dans cette cage, sinon se planter derrière les barreaux et regarder ce qui se passe à l’extérieur? Lorsque nous serons sortis de cette chambre nº 28, qu’entre nous nous appelons le «saloir», nous aurons les mêmes prérogatives que les prisonniers qui sont ici depuis longtemps. Mais quelles sont-elles?