Dehors, à gauche, par rapport à nous, s’élève un grand bâtiment; à droite, un bâtiment semblable lui fait face, et tous les deux sont pareils au bâtiment nº III que nous occupons. Au fond, au loin, des constructions d’importance moindre: c’est là que sont installés les différents services du camp. L’espace libre qui s’étend entre ces quartiers de la citadelle est une immense cour, domaine des prisonniers.
Tout autour de la cour, ils se promènent, par petits groupes, par trois, par deux, isolément; les uns vont d’un train de flânerie, d’autres marchent à longues enjambées, comme s’ils étaient pressés, mais plutôt par besoin physique de se dépenser et de se fatiguer. Et tous vont dans le même sens, les uns derrière les autres, se poursuivant, se rattrapant, se distançant, en une espèce de course sans but, comme on imagine que les fous doivent en faire dans les cours de leurs asiles. Quelle misère! Bientôt nous aurons aussi notre place dans la promenade générale.
Mais tous les prisonniers ne se promènent pas. Dans un coin, sur un sol préparé, en voici quatre qui jouent au tennis. Plus loin, en voici d’autres, vêtus de maillots et de courtes culottes blanches ou noires, qui mènent un match de hockey. Les Français ont, paraît-il, lancé un défi aux Anglais, et la partie se dispute âprement. Ils courent, ils courent, les joueurs qui n’apparaissent à nous que comme des enfants dans un jardin. Ce sont des officiers jeunes sans doute et vigoureux encore, qui ne veulent pas se laisser dépérir de langueur en captivité.
Les plus âgés évidemment se promènent autour de la cour, comme des philosophes rassis. Tous les uniformes sont représentés au camp de Mayence: le pantalon rouge et le képi foulard du temps de paix dominent. Comme ils nous semblent vieillots, à nous qui ne sommes plus habitués qu’au bleu horizon si pimpant! La plupart des Français qui sont ici viennent de Maubeuge. Les Belges ont été pris à Namur ou à Liège. Les quelques Anglais n’ont pas d’histoire, et, quant aux Russes, ils sont trop. La sollicitude de l’Allemagne réunit dans une même prison des hommes des différentes nations alliées. Le Gouvernement Impérial et Royal compte bien que la vie en commun, la promiscuité de tous les instants, les caractères différents, les égoïsmes individuels causeront des discussions et des disputes, créeront des animosités et des rancunes et prépareront, même à longue échéance, la dissolution du bloc des Alliés. Ainsi les prisonniers serviront à quelque chose, car tout doit servir à quelque chose pendant la guerre. Mais l’Allemagne s’est égarée en réunissant sous des outrages communs les prisonniers de l’Entente. Au lieu de se mordre entre eux, ils ont appris à se connaître et à s’estimer dans le malheur, et ils s’aiment. Tant les facultés de psychologie de l’Allemagne sont toujours en défaut.
Il me semblait que nous sortions à peine de table. Or, on nous apporte à manger. Pendant les vingt-quatre heures qu’a duré notre voyage en chemin de fer, on ne nous avait offert que la soupe de Cobern. Ici, en moins de deux heures, voici deux repas. C’est de l’exagération. On ne peut pas être dupe de pareils procédés.
La collation de quatre heures comprend du café, du sucre et de la confiture. Pas de pain, bien entendu, puisque nous en avons reçu à midi une ration pour deux tours complets d’horloge. Mais nous n’espérions pas une telle abondance de biens. La plupart d’entre nous n’ont pas su se limiter. Ils n’ont plus de pain. Et nous ne sommes pas des Bavarois pour avaler à pleine cuiller de la confiture toute sèche, si on peut dire. Elle reste donc à peu près intacte, sujet de mainte remarque ironique de la part de mon voisin de lit, avec qui je cause un peu.
Le lieutenant D*** a l’air très doux et sa physionomie franche, avec des yeux intelligents qui semblent sortir de la barbe brune, attire la sympathie. Il me confie que dans la vie civile il s’occupait d’économie politique et de littérature. Au front, il a fondé l’Écho des Boyaux, et il y a fait représenter une revue. Notre entretien tourne aux souvenirs de Paris. Nous parlons de nos amis et de nos camarades, des jeunes écrivains morts au champ d’honneur et des artistes tués à l’ennemi, de ceux que nous connaissions personnellement et de ceux que nous ne connaissons que par leurs ouvrages. Nous parlons de la littérature de 1914, et de la génération sacrifiée. Nous parlons de ceux que nous aimons et de ceux que nous admirons, de Montfort, de Viollis, des Marges... L’heure passe. Près de nous un officier, allongé sur sa couchette, lit les Trains de luxe d’Abel Hermant, le seul livre que possède la chambre. Dans un coin, quatre lieutenants jouent à la manille, avec des cartes qu’ils ont sauvées du désastre. La nuit vient. Il n’y a plus personne dans la cour. Les promeneurs sont rentrés. Dans peu de jours, nous mènerons l’existence qu’ils mènent.
Resterons-nous au camp de Mayence? Rien n’est moins sûr. L’ordonnance belge, qui paraît savoir beaucoup de choses, nous laisse entendre que le sort d’un prisonnier est incertain, et que tel, qui se croit en Saxe jusqu’à la fin de sa captivité, s’embarque le soir même pour la Prusse Orientale, sans qu’on lui révèle les motifs de ce changement de fortune. Pendant qu’il nous découvre quelques-uns des dessous de la vie des camps, ses camarades, le Français et le Russe, dûment houspillés par le braillard en casquette, dressent la table pour le repas du soir.
Le Belge se désintéresse de la corvée. Il nous prévient que demain matin nous serons tous fouillés très minutieusement et qu’on nous confisquera tout ce qui peut être considéré comme butin de guerre, les armes si nous en avons, les jumelles, les boussoles, les couteaux, s’ils sont au-dessus d’une taille fixée, les stylographes à cause de la plume en or, etc... Il ne faut pas songer à cacher quelque chose. J’avais déjà détruit de moi-même bien des objets sur le champ de bataille, mais j’aurais voulu conserver ma boussole et mon stylographe. Le Belge refuse de me les garder jusqu’à ma sortie du saloir; s’il était pincé, on l’enverrait dans un camp de représailles, et il est trop content de l’emploi qu’il tient à Mayence pour jouer avec le danger. Quelques camarades se font fort de dérouter l’astuce des Boches. J’ai moins de confiance qu’eux. L’Allemand est un maître en ruses diverses. Il ne me reste qu’à briser boussole et stylographe, et à en faire disparaître les morceaux en les jetant au tout-à-l’égout.
Le repas du soir, le troisième qu’on nous sert depuis midi, n’est ni moins copieux ni moins alléchant que les deux autres. Nous avons une tranche de pâté, des asperges, des kartoffeln, naturellement, et... une surprise: un minuscule bout de pain, du genre «flûte», long comme les deux tiers de mon pouce, gros deux fois comme lui, et fait d’une farine moins noire, presque blanche. Cela doit être considéré comme un gâteau, sans doute, et une attention charmante de l’administration du camp qui tient peut-être à nous prouver ainsi qu’on pourrait faire de bel et bon pain de gruau en Allemagne, comme en France, si l’on voulait. Mais voilà, il est bien évident qu’on ne veut pas.