C’est encore derrière la fenêtre fermée que je passe la plus grande partie de la journée. Peu à peu, tous mes camarades quittent la chambre nº 28. Dans la cour j’en aperçois quelques-uns, qui étaient hier ici avec moi, et qui maintenant se promènent ou causent par petits groupes avec des anciens en pantalon rouge qui, évidemment, sont friands des nouvelles que nous apportons, parce qu’elles sont moins suspectes que celles que colportent les ordonnances. Je ne remarque pas sans mélancolie que les camarades libérés de la quarantaine ne daignent pas lever les yeux vers la fenêtre d’où nous suivons leurs mouvements. Leur aurait-on défendu par hasard d’essayer de communiquer avec nous, même par gestes? Ou ne pensent-ils déjà plus à la cage d’hier? Les heures sont interminables.

Il faisait nuit, et je restais seul dans ma prison. A 6 heures 1/2, on n’était pas encore venu me chercher, et je m’attendais à ne plus être appelé. Quelle probabilité y avait-il que messieurs les officiers allemands travaillassent jusqu’à une heure si avancée? Mais je me trompais. Comme les camarades je fus interrogé. Pur interrogatoire d’identité. Je donne mes nom, prénoms, âge, lieu de naissance, domicile et profession. A mesure que je réponds, on écrit et on contrôle, en se reportant à des feuilles de papier qui sont trop loin de moi pour que je puisse en distinguer l’origine et la teneur. Quelques questions d’ordre militaire me sont posées, rapidement, sans conviction. Puis des questions d’ordre général, et moral, pour ainsi dire. Quelle est mon opinion sur la guerre? Sur les attaques de Verdun? Toujours les mêmes questions et toujours les mêmes réponses, et toujours le même silence.

J’étais libre enfin. J’allais prendre ma place comme les autres dans le camp. Un soldat m’accompagna jusqu’à la chambre nº 23 qui serait désormais la mienne. Elle est située dans le même bâtiment nº III, au rez-de-chaussée, près de la kantine.

La chambre nº 23 se compose en réalité de deux pièces communiquant entre elles par une large ouverture. Dans chaque pièce, il y a cinq lits. Celle du fond est entièrement occupée. Dans l’autre, un lit est disponible, près de la porte, le mien. C’est un lit militaire, deux pieds de châlit en fer et trois planches. Ni paillasse, ni matelas; mais un sommier en trois morceaux, ou, plus exactement trois petits sommiers, carrés, légèrement matelassés, qu’on dispose bout à bout dans n’importe quel sens et sur n’importe quelle face, car ils sont interchangeables. Un drap de toile blanche est étendu sur le sommier. Dessus, on place une sorte de sac à carreaux bleus et blancs, à peine plus large que le lit, dans lequel on introduit à plat deux couvertures, et cette combinaison tient lieu à la fois de drap et d’édredon. Tous les lits sont pareils. Chaque prisonnier a une armoire haute et étroite, une cuvette en fer battu, un escabeau ou une chaise en bois. Au milieu de la chambre, une table. Dans un coin, un poêle à charbon est allumé. Tel est l’ameublement de la pièce d’entrée, et la pièce du fond est identique, avec cette différence que, dans une embrasure de fenêtre, il y a un piano, loué par un des officiers de la chambre.

Mes nouveaux camarades sont tous d’anciens prisonniers. Je me présente et ils me reçoivent selon leur caractère, les uns avec empressement parce qu’ils sont curieux d’apprendre des nouvelles, et les autres avec nonchalance parce qu’ils sont blasés par ce genre d’événements. Le capitaine B***, des chasseurs à cheval, est le plus aimable, et son accueil me touche. Il veut que je lui parle tout de suite de Verdun, et son inquiétude est trop légitime pour que je ne le satisfasse pas de mon mieux. Je ne sais pas grand’chose de la formidable bataille. Que sait un sous-lieutenant dans la tranchée? Mais je n’hésite pas à affirmer que toute l’armée française se fera hacher sur place plutôt que de livrer Verdun.

Et le capitaine B*** me répond simplement ces mots magnifiques:

—Nous n’en avons jamais douté.

O notre France lointaine! Quelle flamme n’y a-t-il pas en toi pour que tous ces cœurs soient encore et toujours si chauds, après tant de misères, tant de deuils, tant de vexations, si loin de toi! Quand tout s’acharne sur ces pauvres prisonniers, l’ennui, la faim et les communiqués mauvais, ils ont encore la force de ne pas désespérer; et, si je leur dis que la France ne veut pas perdre Verdun, ils me répondent sans emphase, après dix-neuf mois de souffrances:

—Nous n’en avons jamais douté.

De trouver cette chaleur de sentiments chez ces anciens prisonniers me donne un coup de fouet et, tout accablé que je suis par ces derniers jours que je viens de vivre dans la fièvre, je me ressaisis pour être digne de mes camarades.