Survint un lieutenant, qui n’est pas de notre chambre. C’est un ami, un parisien, affable, qui se met à la disposition du capitaine B*** pour lui apprendre l’anglais et qui, ce soir, voulait faire un peu de musique. Les camarades étaient heureux de sa visite. Il se mit au piano avec une grande simplicité. Un lieutenant écrivait des lettres. Un autre lisait. D’autres étaient assis près du pianiste. Je m’étais allongé sur mon lit.
Charme ineffable et souverain de la musique! Plus d’une fois on a admiré sa puissance et maint poète a célébré la volupté de ces regrets éperdus qu’une phrase en mineur prolonge au cœur humain. Mais comment exprimer l’émotion que peut susciter une page de Chopin,—car c’est du Chopin que j’entendis, puis du Grieg,—dans l’âme douloureuse d’un exilé dont la chair souffre encore et dont la sensibilité saigne de désespoir et d’impuissance?
Une tristesse pesait sur la chambre. Nul ne disait plus rien. Le pianiste la sentait comme nous. Il comprenait. Il se tut. Puis, tout à coup, pour chasser les ombres mauvaises, il attaqua brutalement des airs de bastringue, fantaisies de Tabarin et tapages du Moulin de la Galette, toutes les rengaines des dernières années. Tout le Paris nocturne de la bamboche bondissait hors de la caisse sonore. O souvenirs atroces! Des courtisanes dansent, les plus belles du monde. Des adolescents sourient. Des barbons sont en bonne fortune. Le champagne dore les coupes. On mange des écrevisses d’un air dégoûté. Et, dans un coin du Monico, je me revois, tel soir ou plutôt tel matin aux lumières, à côté d’une jolie fille quelconque, en face d’un ami, mon meilleur ami, avec qui je discute gravement de questions de politique étrangère et du péril allemand, tandis que la jolie fille bâille... Mais, ce soir, j’ai envie de pleurer, comme une femme.
A 10 heures 1/2, extinction des feux. Elle se fait automatiquement. Nous n’avons pas à nous en occuper. Les camarades sont couchés. Le silence est sur toute la chambre. Dorment-ils?
Soudain, la porte s’ouvre. Un feldwebel entre, une lanterne à la main. Un officier le suit. Ils passent; devant chaque lit, le feldwebel lève sa lanterne. C’est le contre-appel.
CHAPITRE IX
LE CAMP DE MAYENCE
(16 mars 1916).
Je croyais qu’une fois sorti de cette geôle sombre qu’était le «saloir», je serais le plus heureux des prisonniers. Il me semblait que j’éprouverais un plaisir sans pareil à goûter, dans l’immense cour de la citadelle de Mayence, cette liberté que monsieur le censeur nous avait promise avec tant de grâce. Je ne connus qu’un ennui sans bornes et une effroyable tristesse. Une grande prison, parce qu’elle permet quelques mouvements, est plus déprimante qu’une cage où l’on se retourne avec peine. C’est du moins le sentiment que je tirai de mon apprentissage de la vie en commun dans un camp de prisonniers. Dans cette foule d’officiers français, russes, anglais et belges, je me trouvai plus isolé que jamais. Quand on est captif depuis plusieurs mois, on ne se souvient plus de ses premières heures de captivité, et on laisse le nouveau camarade à sa dangereuse solitude, non point tant par égoïsme que par négligence ou par oubli. Le camp de Mayence m’apparut comme un désert sinistre.