Et le feldwebel me tendit la liste de départ. J’y relevai les noms du capitaine V*** et du lieutenant T***, tous deux du même bataillon que moi, et dont je n’avais pas encore été séparé depuis le combat du 9 mars. Au vrai, je n’espérais pas qu’on ne nous séparât point. Je connaissais assez les Allemands pour être assuré qu’ils n’avaient aucune propension à la complaisance. J’attribuai donc à un heureux hasard notre départ en commun, et sans rien marquer de ma joie qui aurait fort bien pu provoquer un contre-ordre ultérieur, je rendis au feldwebel la feuille de papier qu’il m’avait offerte.
Mes préparatifs ne furent pas longs. Un peu de linge, quelques objets de toilette, mon pot de confiture d’abricots, mon casque, le tout ne tint pas beaucoup de place dans la valise rouge de carton gaufré—ersatz peau de porc—si magnifique, que j’avais achetée la veille à la kantine. A 8 heures du matin, j’étais déjà prêt à me mettre en route. Mais nous ne devions prendre le train qu’à 7 heures 1/2 du soir.
Il faisait nuit, quand on rassembla dans la cour les quinze exilés. Nos bagages furent déposés sur une charrette à bras. On nous distribua des sacs de papier contenant un repas froid, plus une bouteille de café pour deux, et le chef de notre détachement, un feldwebel, reçut une provision de cinq marks par officier pour les imprévus du voyage, car on nous avait retiré notre monnaie de singe de la citadelle de Mayence pour en donner au feldwebel l’équivalent en monnaie véritable qui, dans notre nouveau camp, serait de nouveau transformée en jetons spéciaux. Toutes ces dispositions nous permettaient de supposer que notre déplacement serait d’une assez longue durée. Mais je ne m’en plaignais pas.
Nous étions au complet. On nous avait compté une fois, deux fois, trois fois. Nous n’avions plus qu’à gagner la gare. Une petite formalité de rien restait à accomplir. Sur un ordre du feldwebel chef de détachement, les hommes qui nous escortaient chargèrent leur fusil avec ostentation et firent manœuvrer la culasse avec tant d’insistance qu’il n’y avait pas moyen de ne pas considérer cette opération délicate comme un avertissement sérieux.
Un vagon de deuxième classe, à couloir, nous était réservé tout entier.
Dans le même compartiment nous fûmes quatre: le capitaine V***, le lieutenant T***, moi, et un soldat de la landsturm. Rien ne signala notre embarquement. Sur le quai, les rares voyageurs nous regardaient sans rien dire. Une pancarte indiquait que le train se dirigeait sur Darmstadt. Allions-nous en Bavière? Le soldat qui nous accompagnait déclarait ne rien savoir. Et pourtant il était bavard et il aurait bien voulu causer avec nous. Mais quoi! Celui-là aussi nous aurait servi toutes les rengaines politico-historiques que le Gouvernement Impérial et Royal a mises à la mode, et quelle fatigue d’entendre toujours les mêmes niaiseries répétées avec la même conviction!
Les temps ont bien changé depuis le 2 août 1914. Au début, au moment de Charleroi, alors que les masses allemandes marchaient triomphalement sur Paris sans voir le gouffre ouvert de la Marne, jamais un prisonnier français n’aurait voyagé dans les conditions où nous voyageons. Le prisonnier français, blessé ou non, était moins que rien. On ne sait pas au juste pourquoi on ne l’achevait pas sur place. Mais on le traitait avec tant de haine et de sauvagerie que ce crime seul, s’il n’y en avait pas tant d’autres, suffirait à flétrir à jamais l’Allemagne. Les exemples sont trop nombreux: le martyrologe de nos prisonniers est inépuisable. Je connais un lieutenant d’infanterie, un de ces enfants de la promotion de Montmirail qui se gantèrent de blanc pour mourir. Il m’a raconté sa passion. Il avait une balle dans le cou; les brancardiers allemands l’avaient ramassé près de Morhange. On l’empila dans un vagon à bestiaux avec des soldats français et des soldats allemands, tous blessés. Les Allemands étaient couchés sur de la paille, et ils avaient des couvertures. Les Français gisaient sur la planche nue, et la plupart étaient déshabillés à cause de leurs plaies. Le voyage dura plusieurs jours. A chaque gare importante, on ravitaillait les Allemands, on les gavait de friandises. On ne donnait rien aux Français et on les injuriait. Une fois, le petit lieutenant, épuisé par la fièvre, demanda de l’eau à une femme. De l’eau! Cette femme était une diaconesse, une Schwester, une religieuse; elle avait l’insigne de la Croix-Rouge. Elle refusa de donner de l’eau au petit lieutenant, en lui criant à tue-tête qu’elle n’avait rien pour ces chiens de Français. Ce n’est pas tout. En cours de route, pendant la nuit, un soldat mourut, un troupier au pantalon rouge, un chien. On le tira du vagon, devant une foule où les femmes étaient nombreuses. Merveilleuse journée d’août! Du soleil, de la clarté, des toilettes légères, des ombrelles, des couleurs chatoyantes. Sur le quai, un brancard, avec un cadavre sanglant. Et les douces Allemandes se jetèrent sur le mort, et les ombrelles horribles le frappèrent avec rage. Mais combien d’images semblables me reviennent à l’esprit! Et vous aussi, vous en connaissez de ces histoires dont vous niez quelquefois la possibilité, tant elles dépassent les limites de l’effroyable.
Aujourd’hui, nous sommes loin de ces jours sinistres. Charleroi fut une victoire sans lendemain. La Marne fut un charnier d’Allemands. L’Yser fut un charnier d’Allemands. Paris n’a pas été atteint. La guerre est perdue. Il faut sauver la face. Et voici que Verdun est un charnier d’Allemands. Depuis un mois bientôt, les assauts se multiplient, le sang coule, les hommes tombent, et Verdun n’est pas pris, et le rêve de la paix entrevue sur les ruines de la citadelle inviolée s’évanouit dans la fumée des obus impuissants, et l’heure approche peut-être où les criminels seront jugés, où les coupables devront rendre des comptes, tous les comptes. La France n’est pas vaincue. On la croyait faible. Elle est encore très forte. La France ne sera peut-être pas vaincue. Et alors, et alors, il faut la ménager, il faut craindre le châtiment, il faut craindre la vengeance. On ne dit plus rien maintenant aux prisonniers français quand ils passent sur le quai d’une gare. Ils sont redoutables, ces prisonniers, car ils parleront après la guerre, ils se plaindront, ils demanderont que justice soit faite. Ce n’est donc plus par la brutalité qu’il faut agir sur eux. L’intérêt mieux compris invite à plus de circonspection. Mais, parce qu’on ne sait jamais comment les choses peuvent tourner et qu’après tout la France est toujours à la merci d’une révolution, car elle doit être lasse de la guerre, il faut user de tous les moyens pour détruire ses prisonniers. Sans les étrangler dans leurs geôles, on peut ruiner leur santé morale et du même coup toucher la France en plein cœur. La méchanceté doucereuse de l’Allemagne de 1916, mal fardée, ne vaut pas mieux que la méchanceté cynique de l’Allemagne de 1914.
Voilà pourquoi nous n’avions pas envie d’écouter notre gardien dans ce vagon qui nous emportait vers une destination inconnue. C’était un homme de 46 ans, blond et pâle. Il avait l’air fatigué. A peine étions-nous installés que lui-même se mettait à l’aise, enlevait son équipement, posait son fusil dans le filet à bagages, ôtait le shako de cuir bouilli à double visière et se coiffait de la calotte ronde à bandeau rouge. Singulier gardien, qui alla jusqu’à nous offrir des cigares, et qui n’avait sans doute pas d’illusions sur nos chances de lui échapper.
Petit-Jean avouait: