«Ce que je sais le mieux, c’est mon commencement.»

Pareil à Petit-Jean, ce que je connais le moins mal de toute l’Allemagne, ce sont nos marches de l’Est. Depuis Pierrepont, je roule à travers des régions dont les points principaux me rappellent tel détail d’histoire, ou tel fragment de poème, ou telle légende. Tout un bric-à-brac de souvenirs scolaires me revient. Quoi de plus odieux que ces réminiscences stupides dans un moment pareil, où je voudrais ignorer absolument tout des pays que je traverse? Et comme ce nom de Heidelberg, cité des étudiants, sonne faux dans ma mémoire! Je n’ai rien vu de la ville. La nuit est sombre. Je n’ai rien vu non plus de Carlsruhe, où nous arrivâmes vers quatre heures du matin. J’aurais pourtant désiré de chercher les ruines dont nous parlait notre gardien, car il paraît que nos aviateurs ont bombardé sérieusement la capitale du Grand-Duché de Bade. Une bombe aurait même touché le palais ducal. Mais nous repartions avant l’aurore.

A Offenburg, le train s’arrêta pendant vingt minutes. Nous ignorions toujours où l’on nous emmenait. Vers la Forêt-Noire? Vers le Wurtemberg? Dehors, maintenant, c’était le soleil. Dans le lointain, à droite, des montagnes bleues se dressaient. Le paysage n’a rien de comparable aux environs de Mayence. Les maisons sont coquettes, comme les classiques chalets suisses, maisons de fantaisie, maisons-jouets, avec des balcons de bois découpé, des toits pointus et des corniches ajourées. Les prairies, d’un vert normand, percées d’innombrables petits canaux, sont couvertes d’arbres fruitiers. Nous approchons d’un village dont nous n’apercevons d’abord que des toits énormes, couleur de terre, qui ont l’air d’écraser des murs bas. C’est Biberach-Bell. Puis c’est Haslach. Sur la route, qui s’allonge en suivant la voie ferrée, un chariot passe, traîné par deux bœufs harnachés comme le sont chez nous les chevaux. Tous les petits villages que nous traversons paraissent extrêmement propres, autant qu’on puisse en juger de loin, et il s’en dégage une impression de fraîcheur. Mais nous sommes en Allemagne, et, pour que nous ne l’oubliions pas, voici un hiatus qui blesse: ce pont métallique de forme trapue sur un délicieux ruisselet qui paraît navré de porter cette horreur au-dessus de lui. Tel contre-sens remet les choses au point et donne une chiquenaude à l’enthousiasme incongru du voyageur. La route, d’un seul côté, est bordée à intervalles réguliers par de très vieilles bornes de pierre verdies par le temps, qui suscitent des images puériles de chevauchées anciennes sur des chemins douteux. Tout le bric-à-brac des souvenirs romantiques s’impose à nouveau. Cependant, je retombe vite dans la réalité. Quel est ce cortège? Un groupe de femmes, précédé d’un groupe d’hommes qui marchent derrière un lourd chariot de ferme attelé d’un seul cheval. Nous arrivons à sa hauteur. Un cercueil, qu’aucune draperie ne couvre, est posé sur le chariot. Et pas un prêtre n’accompagne l’enterrement.

Nous sommes en pleine Forêt-Noire. Hornberg, petite ville charmante au fond de la vallée. A flanc de montagne, un vieux burg en ruines la domine. Mais le burg est à moitié caché par un horrible hôtel transformé en hôpital, près duquel un cimetière montre nettement un grand nombre de croix toutes neuves.

Le train sort d’un tunnel pour entrer dans un autre, comme s’il jouait à cache-cache, et le jeu se prolonge pendant une bonne heure. Entre deux tunnels, nous apercevons de belles échappées d’escarpements. La vallée est à nos pieds. Ses pentes, qui sont d’admirables pâturages où pas un animal ne pâture, sont sillonnées de rigoles concentriques où coule une eau claire, et, vu de haut, tout le paysage a l’air d’une carte topographique où ces rigoles tiendraient lieu des courbes de niveau.

La transition est brusque entre cette région montagneuse et le plateau de Donaùeschingen, et le plateau est d’une laideur sans pareille. Mais quelle émotion nous prit dans cette gare de Donaùeschingen! Nous n’étions guère à plus d’une vingtaine de kilomètres de la frontière suisse, si nos souvenirs géographiques ne nous trompaient pas. D’insidieux désirs se glissaient dans nos propos. Et la tristesse accablait nos épaules.

Il nous fallait une forte surprise pour nous tirer de cette défaite morale. Nous l’eûmes à souhait, au moment où le train allait quitter la gare de Donaùeschingen, vers midi. Un dessin de Hansi se présenta devant nous sous les espèces d’un monsieur, d’une dame et de leurs deux filles. Le père, gros homme à lunettes et à la barbe poivre et sel, était coiffé d’un chapeau vert et vêtu d’un complet d’une nuance sensiblement aussi charmante. La mère, dondon ridicule, exhibait un costume tailleur de 1890. Quant aux filles, seize et dix-huit ans environ, leur tenue de sport se composait d’un chandail de laine blanche, d’une jupe verte fort courte et d’un bonnet de coton rouge et bleu, et elles portaient sur le dos le sac tyrolien de l’excursionniste classique, procédé recommandé sans doute pour l’entretien des jeunes poitrines. Toute cette famille Knatschke était armée de skis et de piolets. Nous ne pouvions pas ne pas éclater à la vue de cette image réjouissante. Le père nous foudroya d’un regard bovin. En 1914, il nous aurait assommés d’un coup de piolet, même si nous n’avions pas ri.

Notre gardien ne saisissait sans doute pas les raisons de notre gaîté. Dans son coin il souriait bêtement, le cigare à la bouche, car tout le monde fume le cigare en Allemagne. C’est à ce moment qu’il se décida enfin à nous révéler le nom de l’endroit où il nous conduisait. Nous allions à Vöhrenbach. Dans une heure, nous serions arrivés à notre nouvelle prison. Il ajoutait que le camp était de création récente et que les officiers prisonniers étaient enfermés dans un grand bâtiment de pierre, en dehors du village.

De nouveau la tristesse nous saisit. Le pays que nous traversions était d’une pauvreté rare: des plaines d’un vert jaunâtre très sec, à l’infini, sans un accident. Depuis Donaùeschingen, la locomotive avait, comme signal d’avertissement, non plus un sifflet, mais une cloche. Ces sons de cloche dans la morne campagne ensoleillée retentissaient d’une façon lugubre. Aux moindres haltes, le train s’arrêtait. A l’une d’elles, derrière la barrière du passage à niveau, un soldat français nous salua. Il était minable et travaillait dans une ferme voisine.

—Et Verdun? nous demanda-t-il de loin.