On nous payait la solde le premier jour du mois. Pendant les quarante-huit heures qui suivaient, les Russes ne quittaient pas la kantine. Ils touchaient des mensualités plus considérables que les nôtres. Ils les dépensaient rapidement, aussi bien en achats d’objets d’une inutilité flagrante qu’ils soldaient au prix fort, qu’en consommation de liquides variés. Ils invitaient tout le monde, tant qu’ils avaient de l’argent, car ils étaient généreux à l’excès. Puis, les poches vides, ils cuvaient leur ivresse dans un coin et demeuraient à l’ombre, entre eux, timides, réservés, délicats, et se faisant prier pour accepter les politesses qu’on voulait leur rendre. Capables de tous les courages et de toutes les faiblesses, c’est sous cet aspect qu’ils nous apparurent en captivité.

D’après ce que nous pouvions saisir de leurs récits, ces pauvres Russes avaient fait la guerre dans des conditions lamentables et leur première grande retraite avait été quelque chose de sinistre. L’un d’eux, un lieutenant de réserve qui avait déjà été prisonnier, mais des Japonais, nous déclarait que sa compagnie était armée de baïonnettes et de bâtons, et il nous expliquait, par des gestes nombreux et de rares onomatopées, comment, devant les canons et les mitrailleuses boches, elle avait manœuvré jusqu’au jour du désastre final. Ce Russe était bon enfant. Il avait une vague ressemblance avec notre Président de la République, et nous le surnommions Poincarévitch. Mais, plus souvent, nous l’appelions: l’oncle Michel. Grand et fort, il appartenait au corps des grenadiers de Sibérie. Il s’étonnait qu’avec ma taille je ne fusse que chasseur à pied et il tenait absolument à me classer dans les grenadiers, comme lui. Trop embarrassé pour le convaincre, j’acquiesçais à son désir. Chaque fois qu’il prenait son verre pour boire, il se levait, disait: «Vive la France! Vive famille!» Et nous répondions: «Vive Russie!» Et l’oncle Michel se levait à tout instant pour recommencer.

Son camarade habituel (on les rencontrait rarement l’un sans l’autre) était un petit bonhomme maigriot, sec comme un coup de trique, qui nous saluait comme eût salué un automate, en observant un impeccable garde-à-vous. Il ne savait pas un mot de français, mais il baragouinait un peu d’allemand. Il ne supportait pas le vin, tandis que l’oncle Michel supportait tout. Aussi, dans nos réunions, pendant que le Johannisthal emplissait nos verres, il se faisait servir de la bière, par quatre bocks à la fois. Encore nous avouait-il qu’il n’avait pas beaucoup de goût pour la bière.

Le troisième des officiers russes de Vöhrenbach ne fréquentait guère les deux autres. Sobre, il n’allait jamais à la kantine. Il recherchait plutôt les conversations sérieuses. Il parlait sans difficulté le français, l’allemand et l’anglais. Il travaillait beaucoup. Grand, mince, le front soucieux, les yeux profonds, il semblait sorti d’un roman de Dostoïewsky. Aujourd’hui, après tant de vicissitudes, je pense à Kerensky, quand il me souvient de cet artilleur un peu mystérieux.

Faut-il ajouter que la meilleure entente régnait entre les prisonniers français, anglais, et russes? Il n’y avait pas de Belges à Vöhrenbach, et je n’ai vu jamais ni des Italiens, ni des Serbes, ni des Roumains. Mais, par ce qui se passait en 1916, je crois pouvoir affirmer que le temps n’a dû que raffermir cette entente entre tous les alliés. Plus que sur le champ de bataille, en effet, on apprend à se connaître et à s’aimer dans les camps d’Allemagne. Les malheurs communs rapprochent plus encore que les joies partagées. Ce n’est pas à ce résultat que l’Allemagne voulait arriver en réunissant dans la même infortune des représentants des différentes nations qu’elle cherchait à disjoindre, et pendant la guerre et en vue des temps futurs. Mais c’est à ce résultat qu’elle est arrivée.

En captivité, dans ces heures d’une longueur mortelle, on prend conscience de soi-même et des autres. Rude école! Si l’Allemagne, en nous imposant toutes les vexations, tendait à nous déprimer et à nous diminuer, elle s’est trompée, une fois de plus, comme toujours. Le prisonnier français échappe au maléfice. Combien de fois n’ai-je pas retourné ces idées dans ma tête, là-bas, aux jours les plus difficiles! Je m’accoudais à la fenêtre, après le dernier appel. La nuit d’été coulait, calme et lente. Par-dessus la cour baignée de lumière électrique, au delà du bourg endormi, au delà des monts boisés, je fuyais vers l’Ouest, loin, très loin de ces endroits maudits, et je sentais contre ma main les battements de mon cœur. Je dominais tous les camps de l’Allemagne, du haut de ma fenêtre de Vöhrenbach. Car nous le dominions, ce camp de Vöhrenbach.

C’est un lieu tragique, un vallon,
Un pays sans grâce et sans gloire,
Trop vert, trop gris, trop roux, trop blond,
Quelque part dans la Forêt-Noire.

Près d’un village des plus laids
Un morne bâtiment s’élève.
Est-ce une usine, est-ce un palais?
C’est la prison de notre rêve.

Un double rang de fils de fer
Nous enclôt du reste du monde.
C’est la borne de notre enfer
Et de notre tombe profonde.

C’est là que nous vivons, parmi
Nos songes que le temps mutile.
L’air qu’on respire est ennemi
Et le ciel lui-même est hostile.