Les Boches ne digéraient pas le dédain que les officiers de la «méprisable petite armée» leur témoignaient en tout temps et en tout lieu. Quand ils en capturaient un, ils éprouvaient un besoin sadique de l’intimider. Mais les Anglais ne tremblaient pas. Ainsi pour ce lieutenant. Il avait été pris du côté de Loos, le 25 septembre 1915. Tout de suite, dans le premier village où on l’emmena, on l’enferma au fond d’un cachot obscur comme en décrivent les romans populaires, et on lui annonça qu’il serait fusillé. Pendant trois jours, on le laissa dans son cachot; on ne lui apporta pas la moindre nourriture et pas le moindre verre d’eau; chaque soir on lui disait:
—Vous serez fusillé demain.
Enfin, après ces trois jours de torture, qui n’arrachèrent pas un seul mot de protestation à ce malheureux, on le tira de son trou et on le poussa vers une grande cour. Le peloton d’exécution promis attendait dans un coin, l’arme au pied.
—Demandez grâce! cria un officier allemand.
—Non, répondit le condamné.
Alors, on le planta devant le peloton, et on lui attacha les mains derrière le dos. On voulut lui bander les yeux, il refusa. Un ordre bref: les soldats mirent en joue. Mais, la plaisanterie ne pouvant aller plus loin, car on n’avait pour but que de terroriser le prisonnier et de le réduire à merci, l’officier allemand marcha vers l’officier irlandais, et, les yeux dans les yeux:
—Je vous fais grâce, dit-il.
L’autre ne répondit rien. Il n’avait pas bronché.
Les Russes ne ressemblaient pas aux Anglais. Ils acceptaient les derniers outrages avec un fatalisme tranquille. Le gouvernement du Tsar ne s’occupait pas de ses prisonniers. Pour lui, c’étaient des hommes perdus, et il les abandonnait aux mains de l’ennemi, quitte à ne pas s’inquiéter davantage des prisonniers allemands qu’il oubliait sans façon dans un quelconque district. Et nous avons pu voir, jusqu’en 1916, cette anomalie: les prisonniers russes recevant en Allemagne du pain fourni par la France, alors que les prisonniers français n’en recevaient pas. Car les captifs voyaient des choses extraordinaires. Mais, pour en revenir aux officiers du Tsar, ils savaient qu’ils n’avaient rien à attendre des bontés du Petit-Père. Ils ne lui en gardaient pas moins une dévotion touchante et un dévouement complet. Je n’ai aucun renseignement sur leur conduite au moment de la Révolution. En 1916, ils haïssaient l’Allemagne autant que nous la haïssions nous-mêmes, et, s’ils n’affichaient pas des sympathies très chaudes pour l’Angleterre, ils ne cachaient pas en revanche leur amitié pour la France.
Rien de plus émouvant que leur camaraderie. Ils nous comprenaient mal, et nous ne les comprenions guère. Souvent, pour nous entendre, nous devions recourir à la langue allemande dont ils possédaient quelques bribes. L’intention suppléait à l’effet. Ils étaient les premiers à nous annoncer les bons communiqués, et il fallait accepter leurs félicitations immédiates à la kantine. On m’avait dit à Mayence que les Russes étaient d’incroyables ivrognes. Hélas, ils l’étaient. Ils ne buvaient pas pour le plaisir de boire: ils avaient toujours d’excellentes raisons de s’enivrer, mais ils en avaient trop, de ces excellentes raisons. Ils célébraient tout: la fête du tsar et la fête de la tsarine, la fête des principaux grands-ducs et celle des plus importantes grandes-duchesses. Ils buvaient quand la Russie remportait un succès; ils buvaient quand les alliés étaient victorieux, cela pour manifester leur contentement; mais, quand les alliés enregistraient un revers, ils buvaient aussi, pour oublier la fâcheuse nouvelle, et, quand la Russie encaissait une de ces raclées comme elle seule en encaissa pendant la guerre, la kantine n’avait pas assez de boissons pour noyer leur désespoir.