En outre, j’ai observé que de nombreux camarades, qui comptaient sur les factionnaires, étaient presque toujours repris au milieu même du réseau. Et je me demande si les Boches, au dernier moment, ne se ressaisissaient pas: ils avaient reçu déjà un peu de pain, quelques boîtes de conserves, ils n’espéraient peut-être plus rien du prisonnier qui s’évadait, et ils avaient à gagner en prévenant la Kommandantur.
Le mieux était de sortir de toute autre façon. Un matin, alors qu’un brouillard très épais couvrait tout le camp, un capitaine résolut de tenter froidement la chance. Entre deux guérites, il coupa les fils de fer avec une cisaille. Personne ne le voyait, il ne voyait personne et il n’entendait rien. Patatras! Le dernier fil coupé, il se trouva nez à nez avec un Boche qui faillit lui marcher dessus. Le scandale fut moins grand que vous ne présumez. Le capitaine aurait dû être traduit en conseil de guerre, à cause du bris de clôture dont il s’était rendu coupable. Mais la Kommandantur ne lui infligea que quatorze jours d’arrêts de rigueur, parce que la cisaille avait été vendue par la kantine.
Les déguisements avaient des adeptes. On racontait des histoires merveilleuses propres à susciter des imitations. Les anciens nous disaient qu’à Mayence, un lieutenant français était sorti de la citadelle par le porche, en plein midi. Les hommes de garde lui avaient même rendu les honneurs. Quoi d’étonnant, puisqu’il portait une tenue très correcte d’officier allemand, et jusqu’au sabre? Ailleurs, un capitaine s’était habillé en ecclésiastique sans se faire remarquer, il avait frappé à la kommandantur et, se présentant comme un prêtre suisse, chargé par la Croix-Rouge de visiter les prisonniers, ainsi qu’en témoignaient ses papiers en règle, il avait parcouru son camp en compagnie des officiers boches. On lui avait tout montré. Il s’était entretenu avec quelques-uns de ses camarades, il avait inscrit des notes sur son carnet, et toute la kommandantur le reconduisit jusqu’à la porte avec les marques du plus profond respect.
A Vöhrenbach, les déguisements furent moins romanesques, mais aussi curieux. Le plus commun était celui de nos ordonnances, qu’on surveillait un peu moins que les officiers. Toutes les après-midi, vers deux heures, une dizaine d’ordonnances, conduites par deux soldats allemands en armes, allaient chercher à la gare les colis arrivés par le train du jour. Elles emmenaient une charrette à bras. A la gare, on ne les serrait pas de si près qu’une fuite fût très malaisée. C’était un bon hasard à courir. Un lieutenant le courut. Il s’échappa. Mais on remarqua sa disparition au moment de rentrer. Il n’avait pas eu le temps d’aller très loin. On le reprit. Et l’ordonnance, qui lui avait prêté ses vêtements, fut expédiée vers un camp de troupe.
Rien de plus délicat que de franchir ces terribles fils de fer. L’homme le plus courageux ne s’y essayait qu’en tremblant, non point de la crainte des sentinelles et de leurs fusils, mais de la peur de ne pas réussir. Au dernier moment, les genoux fléchissent, la sueur coule sur le front, le cœur bat violemment. Et, à peine sorti du dangereux passage, brisé déjà par cet effort, le prisonnier va courir tous les dangers. A vol d’oiseau, le camp de Vöhrenbach n’est guère à plus de quarante kilomètres de ce point de la frontière suisse qu’on appelle la boucle de Schaffhouse. Mais le pays est montagneux, ce qui ne rend pas la marche facile. En outre, toute cette région est fortement gardée. Des patrouilles de gendarmes, à cheval ou à bicyclette, parcourent les routes. Il ne faut pas songer à se risquer sur les chemins ou les sentiers muletiers. Les douaniers ont aussi leur zone de surveillance. Des réseaux de fils de fer entravent les issues naturelles. Des chiens policiers aident les gendarmes et les douaniers. Ils constituent l’écueil le plus rude. Comment dérouter un chien? En frottant d’ail la semelle des chaussures? Mais le procédé n’est pas infaillible. Et à tous ces obstacles matériels, ajoutez la fatigue physique et morale qui courbe les épaules, coupe les jarrets et trouble l’esprit. Le prisonnier voit partout des gendarmes. La fièvre le tient. Le plus souvent, quand il échoue, il a les yeux hagards et le rire nerveux de l’homme touché par la folie.
Un jour, un lieutenant était à bout de forces. Instinctivement, malgré les conseils de la plus élémentaire prudence, il se sentait attiré par la route. Depuis quarante-huit heures, il n’avait mangé que des limaces et des herbes, et la frontière était à douze kilomètres de lui. Il s’effondra dans un fossé et il pleura. La machine refusait de lui obéir, et sa volonté elle-même faiblissait. Allait-il crever là? Il renonça, et, se levant pour un dernier coup de collier, il n’eut assez de ressort que pour arriver jusqu’à une ferme. La fermière était seule. Le lieutenant parlait l’allemand comme un maître. Il demanda à manger. La fermière lui servit une omelette au lard. Le malheureux renaissait. Aurait-il pu, si légèrement restauré, reprendre sa marche? C’est douteux. Mais le quart d’heure de Rabelais l’obligea à se découvrir.
—Je ne peux pas vous payer. Je n’ai pas d’argent. Je suis officier français et je me suis évadé.
La fermière sourit.
—Vous plaisantez. Vous, un officier français? Racontez ça à d’autres, pas à moi.
—Je vous en assure.