Combien de fois n’ai-je pas envié le sort des fantassins ! Ils couraient des dangers plus divers et plus serrés que les nôtres, et des heures plus terribles les guettaient ; mais ils n’avaient pas, à toutes les heures, cette perpétuelle, cette lancinante impression de n’être qu’un aveugle instrument de mort, lui-même aveuglément menacé. Cependant, toute la sympathie des gens de l’arrière s’est concentrée sur les fantassins, que l’on croyait plus dignes de commisération, et ma mère m’a souvent écrit qu’elle se réjouissait que je fusse artilleur. Elle se flattait que je lui reviendrais, disait-elle, sans trophées glorieux peut-être, mais vivant. J’avoue que je ne l’ai jamais tirée de son illusion. Ma dernière blessure l’a mieux instruite. A ma première, qui d’emblée ne lui parut pas trop grave, elle se félicita de m’avoir empêché de passer dans l’infanterie. Michelle, de son côté, se contentait de hocher la tête : artilleurs, fantassins, elle nous admirait et nous plaignait tous également.

XXI

Tout de suite, ma mère avait montré de la méfiance devant la petite infirmière qui comprenait la tristesse des soldats. Devinait-elle ce que moi, principal intéressé, je ne devinais pas : que je me préparais à aimer Michelle ? Car je ne le devinais pas. A qui m’eût, dès lors, prédit que j’épouserais la petite infirmière compatissante, j’aurais, certes, répondu par un éclat de rire. Me méfiais-je donc aussi, mais pour d’autres raisons, de ma nouvelle amie ? Je me méfiais plutôt de moi-même. Toutefois, la vérité est moins compliquée. Je trouvais Michelle gentille, c’est le mot que j’avais employé pour la défendre contre ma mère injuste. J’aurais dit pareillement : aimable. Réfléchit-on à tout ce que ce mot comporte de précis ? S’avise-t-on, en le prononçant, qu’il signifie qu’on peut aimer la personne dont on parle, et que, si on peut l’aimer, on va l’aimer ?

Mais je ne songeais pas à aimer Michelle. Elle avait souri la première au-dessus de mon lit de souffrance ; la première, elle avait posé sa main blanche sur mon front mouillé de sueur ; en fallait-il davantage, jolie et blonde comme elle l’était de surcroît, pour qu’un enfant blessé se plût à sa compagnie ? Qui était-elle, je l’ignorais, mais je ne doutais pas de l’apprendre un jour, et je n’avais pas la hâte de ma mère. Je venais d’échouer dans cet hôpital, le bras brisé, le corps las, l’esprit engourdi, le cœur lourd. Il ne me souciait que d’un avenir tout immédiat : ma guérison. Ma mère, objet de ma seule passion jusqu’alors, était près de moi. Assurément, je ne souhaitais rien de plus. Mais il arrivait, en outre, qu’une charmante jeune fille souriait à mon chevet. Quel ingrat, si j’avais boudé contre le sort !

Et pourtant, je boudais. Je regrettais que ma mère n’eût pas répondu avec moins de réserve à l’accueil de Michelle. Que pouvait-elle craindre ? Je me le demandais, mais je ne le lui demandai pas. Je la sentais inquiète, et je présumai que ma blessure en était cause. J’y joignais la fatigue d’un assez long voyage. Quand elle me quitta pour gagner l’hôtel où elle avait retenu sa chambre, elle regarda autour d’elle comme si elle cherchait quelqu’un. Précisément, Michelle reparaissait.

— Elle m’agace, celle-là ! murmura ma mère.

XXII

Il paraît que le médecin-chef fut rassurant. Ma blessure promettait une guérison normale. Ma mère me l’annonça dès le lendemain matin.

— La semaine prochaine, tu seras debout, me dit-elle.

J’eus envie de lui répondre que Michelle, ma petite infirmière compatissante, me l’avait déjà dit. Je ne le répondis pas. Ma mère ne m’en laissa d’ailleurs pas le temps : elle m’annonçait que, dans ces conditions, et son devoir la rappelant à son hôpital de Paris, elle ne resterait pas à Saint-Jean-de-Luz au delà de ce que sa permission lui accordait.