— Eh bien ! ajouta-t-elle, moi, regardez : je n’ai pas de bague du tout.

Et elle me quitta pour aller à son service. Mais elle revint sur ses pas et me dit :

— N’en concluez rien ! Je déteste les bagues.

XXIX

L’amour a des imprudences singulières. On aime avant de se demander si l’on peut aimer. Quand on se le demande, il est trop tard : on aime. Si j’aimais déjà Michelle sans le savoir et même malgré moi, au moment dont je parle, je ne connaissais d’elle que des traits de caractère, des goûts, des gestes, des silences, des aversions, des boutades. Son nom ? Elle me l’avait peut-être dit. Je n’en étais plus sûr. Il ne m’en souvenait pas, et je ne me le rappelais pas. A l’hôpital, elle était Mademoiselle Michelle. Et pour le reste ? Oui, elle m’avait appris que sa famille possédait une villa sur la colline de Ciboure. Mais de sa famille, rien. Michelle avait ceci de commun avec moi, qu’elle donnait parfois l’impression d’être prête à une confidence, et soudain elle tournait court, se taisait, ou fuyait. J’ai les mêmes élans qui tout à coup se brisent, et les mêmes pudeurs, ne fût-il question que de sentiments ou d’idées parfaitement avouables, et les mêmes réticences que rien ne préparait. Cependant, elle avait vu ma mère, et elle connaissait l’essentiel de ma famille : la mort de mon père, mon enfance choyée, nos étés de Guéthary. Je m’étais livré beaucoup plus qu’elle. Mais si je désirais qu’elle fût moins réservée, je n’osais pas l’interroger directement : c’est un art ou un vice que je n’ai jamais pu pratiquer ; et rien ne me déplaît tant qu’un indiscret. J’attendais qu’une occasion s’offrît où, d’elle-même, Michelle me dirait ce qu’elle consentirait à me dire. Je ne me flattais du reste pas d’obtenir en une seule fois toutes les confidences que je souhaitais. Dans les romans, les auteurs placent de ces scènes pathétiques où le héros et l’héroïne s’exaltent à d’invraisemblables débauches d’aveux et de révélations en style noble. Mais je n’écris pas un roman, et je ne suis pas un héros de roman. Je n’ai jamais eu avec Michelle la grande scène des confidences. Tout ce que j’appris d’elle, je l’appris peu à peu, par bribes, au hasard des conversations ou des événements. Ainsi, parce qu’un bateau sauta sur une mine, un jour, à l’entrée de la rade de Saint-Jean-de-Luz, je sus que Michelle avait deux frères, tous deux plus âgés qu’elle et tous deux officiers de marine, embarqués, l’un sur un torpilleur, et l’autre sur un sous-marin.

XXX

Il y aura demain huit jours que Michelle m’a quitté. Dans trois semaines, dans trois fois autant de longues journées que je viens d’en passer, elle reviendra. Si c’était à recommencer, la laisserais-je partir ? Je ne suis pas encore en état de le décider. Comment aurions-nous supporté notre solitude tête-à-tête, après ce qui fut ? Mais comment aurions-nous dissipé le malaise qui grandissait entre nous ? Tout se serait peut-être résolu par une séparation définitive. Dans trois semaines, nous nous retrouverons peut-être différents. Il faut que j’aie de la patience. J’en ai. Je veux en avoir. Je me suis fait conduire, ce matin, par Joséphine, à la grand’messe de dix heures. J’aime une grand’messe en Pays Basque : elle est longue, longue, à désespérer les étrangers. En bas, dans la nef où seules vont les femmes, on est pris dans une atmosphère d’encens, de fraîcheur et de cantiques. En haut, dans les tribunes où les hommes n’ont pour s’asseoir qu’un banc de bois très étroit, on domine la cérémonie. D’en haut, tonnent les voix fortes de ces paysans basques dont la foi ne discute pas, et qui s’endorment pendant le sermon plutôt que de s’exposer à critiquer M. le curé trop vieux ou M. le vicaire trop jeune. C’est en haut que je m’installe, au premier étage, près du grand harmonium qui ne sert que pour les cérémonies solennelles. Aux dimanches ordinaires suffit le petit harmonium d’en bas, autour duquel se groupent les jeunes filles. Mais, dimanches ordinaires et jours de fête, M. le curé prêche aussi complaisamment : d’abord en basque, puis en français pour ceux qui, comme moi, ne comprennent pas le basque. Si j’étais femme, je dirais que j’adore les sermons des bons curés de campagne. Et M. le curé de Guéthary ne se doute pas que, parmi tous ses paroissiens, je suis peut-être unique à l’écouter d’un bout à l’autre, même quand il prêche en basque. Car, lorsqu’il aura fini, éclatera, formidable, chanté par trois cents fidèles qui chantent comme s’ils étaient trois mille, le début d’un credo sublime. Que les sceptiques malheureux entrent dans une église basque à l’heure de la grand’messe ! S’ils n’en sortent pas apaisés, ils n’ont plus qu’à mourir : ils ne sauront jamais ce que peut être un acte de foi.

XXXI

Ai-je cette foi qui console les affligés et soutient les forts ? Un atavisme catholique ne m’avait pas permis de me refuser délibérément. Enfant, je fus nourri de doctrine chrétienne comme d’humanités. Ma mère m’emmenait à la messe. Mon père y allait aussi de son côté. Longtemps, j’ai considéré que la visite hebdomadaire à l’église faisait partie des actions qu’il est bienséant d’accomplir. Certains de mes camarades de lycée ne pratiquaient aucune religion ou en pratiquaient une qui n’était pas la mienne. Je ne m’en inquiétais pas plus que de la forme de leur nez ou de la couleur de leurs cheveux, car ma mère, indulgente, n’avait ni préjugés ni parti pris, et mon père, homme rude et tout d’une pièce, défendait le respect des convictions de chacun. En grandissant, il m’arriva de ne plus suivre ma mère à la messe, et de n’y pas aller tous les dimanches. Ce n’était point par bravade ; c’était plutôt par indifférence, paresse, et quelquefois simple oubli. Je n’avais pas la foi enthousiaste des néophytes, et, comme on sourit des nouveaux riches, je souriais des convertis de la veille. J’atteignis ma vingtième année sans avoir mis en doute les enseignements du catéchisme. Mais avec la guerre il était inévitable qu’une réaction secouât ma tiédeur. Autour de moi, les uns croyaient de façon trop ardente pour que je n’en fusse pas ému, et les autres niaient avec une obstination dont la tristesse était navrante : l’ombre de la mort s’allongeait sur les soldats. Les messes qu’on célébrait en pleine campagne, sur des autels de fortune, avaient une allure singulière : quelle puissance agenouillait tant d’hommes vêtus de la même capote et coiffés du même képi derrière l’un des leurs communiant pour tous ? Hélas ! quand la grâce avait pris ou repris des athées ou des tièdes sous le coup de la grande épouvante, je m’étais, moi, senti dépouillé de ma foi trop médiocre. Jeté sans transition d’une adolescence heureuse dans une sinistre maturité, j’avais perdu pied, et je ne pouvais plus croire qu’un Dieu pût tolérer les horreurs d’une guerre pareille. La crainte de la mort ne me poussa pas vers les aumôniers : la conscience d’une injustice si tragique me dérouta. Quand, blessé, j’échouai à Saint-Jean-de-Luz, j’avais renié le credo de mon enfance. Mais Michelle, un jour, me dit, de sa voix grave :

— Il faut croire.