— Avouez plutôt qu’il vous tarde d’avoir votre congé de convalescence.

Je le niai. C’était encore une occasion de me découvrir. Je la laissai échapper comme mainte autre.

XXXIV

A quoi bon m’attarder ? Parce que ces jours sont, dans ma mémoire, chargés de douceur ? Ils devaient avoir une fin. Michelle m’en avertissait, quand elle parlait de mon congé de convalescence. Un matin de juillet, le major me le confirma. J’aurais dû m’en réjouir, puisque l’on m’accordait trente jours de liberté que je dépenserais à Paris, près de ma mère. Et, pourtant, je n’eus pas la joie que j’aurais attendue. C’est une de mes infirmités : quand j’ai sujet de me réjouir, je m’attache à chercher ce qui pourra gâter ma joie. Au moment où j’apprenais que je quitterais l’hôpital et Michelle, je n’avais que trop sujet de ne pas exulter. J’aimais Michelle, je n’hésitais plus à le croire, et je ne résistais plus. Et, d’autre part, je ne sais quel souci de la quitter me travaillait. Je pressentais que les beaux jours étaient révolus. Que me préparait l’avenir ? Mystère, que je redoutais. Pour un fils qui chérissait sa mère comme je la chérissais, un tel revirement paraîtrait étrange : je songeais avec inquiétude à mon départ. Je ne regrettais pas seulement de quitter Michelle ; j’appréhendais de revoir ma mère. J’aurais été incapable de démêler pourquoi. Ses lettres, toujours pleines de tendresse, ne m’apportaient pas le réconfort que j’en espérais. Je ne comprenais pas qu’elle fût restée à Paris, même pour soigner des blessés, quand son fils eût été si heureux d’être soigné par elle. Et je ne m’habituais pas à cette idée qui m’avait troublé tout de suite. Mes dernières heures de Saint-Jean-de-Luz furent sombres. Michelle aussi paraissait attristée. Elle ne me parlait plus que de choses indifférentes. Il n’y avait jamais eu entre nous le malaise qui nous séparait. Je surveillais mon langage. Elle aussi, me semblait-il. Et nous évitions de nous regarder. Ce fut elle, néanmoins, qui prononça les mots dont nous avions peut-être besoin tous les deux pour nous prouver que nous n’étions pas n’importe quelle infirmière et n’importe quel blessé près de se dire adieu.

En me tendant la main, sa main menue sans bague, elle murmura, sur un ton de reproche léger :

— Vous n’êtes pas allé voir votre maison, à Guéthary.

XXXV

J’avais écrit à ma mère pour lui annoncer par quel train j’arriverais. Dans la foule de soldats et de civils qui se pressaient à la sortie de la gare, je la cherchai comme s’il eût été indispensable qu’elle y fût. Mais nous arrivions avec plus de deux heures de retard, et je ne m’étonnai pas de ne pas la trouver. Je m’étonnai davantage de ne trouver que difficilement une voiture qui consentît à m’emmener chez nous, rue Jouffroy. Je ne connaissais pas le Paris de la guerre. L’absence des autobus me séduisit, et je m’amusai des femmes, coiffées d’un calot, qui, dans les tramways, tenaient les emplois de conducteur et de receveur. Je respirais avec satisfaction l’air déjà lourd d’une matinée d’été. Comme la place de la Concorde était belle ! Comme la façade de la gare Saint-Lazare était sale ! Paris n’a jamais eu pour moi le charme qu’il avait en cette fin de juillet 1915. Sans doute en a-t-il un autre pour les autres, maintenant, puisqu’il est plus surpeuplé que jamais. J’en suis à celui de 1915. Dans la mauvaise voiture qui m’emmenait vers la rue Jouffroy, je me rappelais ce que m’avait dit ma mère de ce Paris que je ne connaissais pas. Et j’eus envie de le connaître mieux. Parti de Saint-Jean-de-Luz à regret, j’arrivais avec plaisir ; mais le plaisir de revoir ma mère et la perspective de vivre auprès d’elle pendant trente jours me faisaient respirer plus largement. J’eus, pourtant, une déception : la femme de chambre qui m’ouvrit la porte me demanda mon nom. Je l’écartai sans égards. Je craignais soudain que ma mère, n’ayant pas reçu ma lettre, ne fût à son hôpital. Elle n’avait pas reçu ma lettre, en effet, mais elle n’était pas à l’hôpital. Dans le petit salon dont je tirai brusquement la portière, elle se leva de son fauteuil en poussant un petit cri de surprise. En même temps, du divan où il était allongé, se leva un officier d’artillerie.

— Le capitaine Georges Vuéron, dit ma mère.

Il me tendit la main.