Ma mère ne répondit pas. Je le lui reprochai.

— Oui, répondit-elle, si j’étais libre. Mais j’ai l’hôpital qui me prend presque tout mon temps. C’est une vraie sujétion, mon petit !

Et, avec force détails, elle me démontra que le paradis que j’espérais n’aurait pas les splendeurs qu’elle-même souhaitait. J’essayai de lui objecter que, ce jour-là tout au moins, elle était libre, et que, par conséquent, elle l’était aussi d’autres fois, sans aucun doute. Mais je me trompais. Elle m’en donna tant de preuves que, déçu et chagrin, je les entendis mal. Certes, ma tendre maman n’avait pas changé, mais elle parlait avec une exaltation contenue, qui me peinait, sans que je pusse m’expliquer comment. Et j’avais l’impression qu’elle me cachait je ne savais quoi. Ce qui me reportait par la pensée auprès de Michelle, là-bas, à Saint-Jean-de-Luz.

XXXVII

A la vérité, si elle était toujours ma chère maman de toujours retrouvée, je m’aperçus que ma mère n’était plus la femme résignée, indulgente et silencieuse de jadis. Le soir de mon arrivée, nous eûmes une longue, longue conversation dans sa chambre. Elle au lit, moi sur une chaise basse, nous dévidions des souvenirs de mon enfance, ou je contais des événements de la guerre des soldats, ou ma mère me répétait des opinions de ministres et de généraux. A minuit, nous causions encore, et j’aurais causé davantage. Mais elle était accoutumée à s’endormir et à se réveiller de bonne heure, fatiguée qu’elle était après les dures journées de l’hôpital, et obligée de recommencer dès le matin. Je gagnai donc à mon tour ma chambre, ma chambre d’étudiant qui me parut à la fois plus étroite, plus grande, plus fraîche et plus obscure qu’il ne m’en souvenait. Sur la cheminée, un portrait de mon père avait été mis depuis peu. Mon père y gardait son visage autoritaire qui n’attirait pas l’amitié. Pauvre père ! Il s’était fait tuer courageusement pour sauver la retraite de sa division. Et ma mère ne m’avait rien dit de lui pendant toute la soirée, et je n’avais pas osé parler le premier, tant je savais que nous ranimerions de douloureux souvenirs. Ma mère, d’ailleurs, n’affectait pas de porter au dehors un deuil que, dans le fond de son cœur, elle ne portait pas davantage : elle avait trop souffert pour pleurer éternellement sans hypocrisie. Mais, moi, je regardais le portrait de cet homme qui était mon père, auquel je ressemblais, et qui n’avait su ni se faire aimer ni peut-être aimer. Peut-être, peut-être. Autour de lui, l’air devenait irrespirable, le silence s’installait, la contrainte pesait. Et peut-être souffrait-il plus que ceux qui souffraient à cause de sa sévérité. Peut-être, peut-être. Tombé en héros au début de la guerre, il ne laissait pas de chagrin profond derrière lui. Pauvre père ! Un an après sa mort, sa femme et son fils agissaient comme s’il n’eût jamais existé.

XXXVIII

Il était vraiment bien curieux, ce Paris de 1915 ! Dans les rues calmes, où les camions de l’armée roulaient avec fracas en grands seigneurs, les vieillards saluaient les mutilés, et les femmes, d’un sourire, remerciaient les convalescents. Le temps était à la vertu. On pourchassait les jeunes hommes qu’un défaut de bravoure incrustait à l’intérieur. On épiait les visages afin d’y découvrir les stigmates de l’espion. On organisait des quêtes au profit des hôpitaux. Dans la plupart des maisons de commerce, des usines, des administrations, le personnel féminin remplaçait le personnel mobilisé. Chacun faisait part à tout le monde des nouvelles spéciales qu’il avait de la guerre, jugeait les opérations passées, prophétisait des offensives futures. Une ère de franchise s’était ouverte, le 2 août 1914 : tous les mâles de plus de quarante ans, que l’amour du laurier ne tentait pas, avouaient sans honte les secrètes maladies qui les condamnaient à l’inaction et dont ils guérirent miraculeusement le 11 novembre 1918, à onze heures du matin, tous. Des pères absents, les mères tenaient les droits et remplissaient les devoirs. On en vit qui furent étonnantes d’intelligence, d’adresse et de force. Pendant que les soldats en ligne empêchaient l’ennemi d’avancer, les femmes assuraient à l’intérieur du pays la continuité de la vie journalière. D’autres, il est vrai, profitaient de ces heures troubles pour secouer le joug et se livrer à leurs mauvais instincts. Ainsi ma concierge, dont le mari était au front comme fantassin, avait, en avril 1915, abandonné sa loge à qui voudrait la prendre, pour suivre à Marseille le mari de la concierge voisine. Et il paraît que son cas ne fut pas unique. Des veuves d’août 1914 étaient déjà remariées. Un certain relâchement des mœurs se mettait en équilibre avec la dépense d’héroïsme militaire et civil qui se faisait ailleurs. Ce Paris de 1915 était vraiment bien curieux. Pendant trois jours, je le parcourus en tous sens, du matin au soir. Partie avant que je fusse levé, ma mère ne rentrait que pour le dîner : elle donnait tout son temps à l’hôpital. J’avais des loisirs.

XXXIX

Et Michelle ? Je ne l’oubliais pas. Au contraire. A cause de ce que je voyais de laid ou de beau dans Paris, mon amour se fixait sur elle avec moins d’hésitation. N’ayant plus à craindre de me trahir devant elle, je ne m’efforçais plus de me refuser à un penchant irrésistible. Je ne pouvais plus douter. Toutefois, mes projets demeuraient vagues. N’avais-je pas à rejoindre mon régiment au front avant la fin de l’été ? Quand s’achèverait la guerre ? Et la verrais-je s’achever ? Il me paraissait inutile de construire des châteaux en Espagne. Il me suffisait de porter partout avec moi le souvenir de ma petite infirmière et l’espoir de la conquérir un jour. Loin d’elle, je la redoutais moins. Elle était la compagne muette qui marchait à côté de moi, fantôme charmant, dans les rues où j’errais. Comme Paris me semblait plus beau, quand je m’y promenais avec elle, à son insu ! Nous admirions ensemble l’activité des quartiers du centre et le pittoresque de la rue d’Amsterdam ou du boulevard Barbès. Ensemble, nous préférions quelquefois la paix provinciale d’Auteuil. Nous rencontrions des gens qui nous plaisaient et dont nous décidions qu’ils seraient nos amis, plus tard. Hélas ! Je rêvais.

Quel démon me poussait à ces promenades sans objet ? Un soir, vers six heures, à Passy, rue de Boulainvilliers, je vis sortir d’une maison et se faufiler dans un taxi une femme. Je m’arrêtai. Est-ce ma mère que j’avais vue ? Mais elle devait passer la journée, comme tous les jours, à l’hôpital. Le taxi fuyait par la rue du Ranelagh. Sans doute m’étais-je trompé. Qu’aurait fait ma mère dans cette maison où je ne lui connaissais pas d’amie ? Et, même si je ne m’étais pas trompé, qu’importait ? Cependant, comme j’arrivais à hauteur de la maison, il en sortit un officier, un capitaine, que je connaissais : le capitaine Georges Vuéron. Le cœur me battit violemment. Je rentrai. Je me jetai sur mon lit. Ma mère rentra. Tout de suite, elle eut peur.