La mémoire des jours heureux est moins fidèle que celle des mauvais jours. Si je désirais rapporter ici tous les détails des deux semaines qui suivirent, je crois que je n’y parviendrais pas. Plus grièvement atteint que lors de ma première blessure, je souffris pourtant moins, parce que j’eus des compensations que je n’avais pas eues. Au cours de ces deux semaines, Michelle se révéla. Dire, selon le cliché consacré, qu’elle m’entoura de soins, serait ne rien dire. Ses soins, elle me les avait donnés sans compter, lors de ma première blessure. Mais j’eus tout de suite l’impression, cette fois, que, loin de se dévouer indistinctement à tous ses blessés, elle me favorisait au détriment des autres. Il me semblait qu’elle ne s’occupait plus que de moi seul. Et moi, loin de m’en réjouir, je m’en affligeais. Trop choyé, je mesurais mieux l’étendue de mon infirmité. Une pudeur me gênait. Peut-être me serais-je élevé contre tant de sollicitude, si Michelle, abandonnant sa réserve de naguère, ne s’était pas mise à me parler de sa famille, de sa mère, de ses deux frères, d’elle-même enfin. Nous avions été sur le pied de la coquetterie, lors de ma première blessure ; nous étions, désormais, tels que deux camarades qui se confient librement l’un à l’autre. Jusqu’à un certain point, toutefois, pour moi comme pour elle : elle et moi, nous dérobions devant des sentiments trop particuliers ; et, devant d’autres, nous n’énoncions que des phrases courtes, retenues. Nous nous découvrions des goûts communs, des aversions pareilles, et singulièrement le même goût de la discrétion et la même aversion de l’emphase. Mais, après ces deux semaines écoulées d’une camaraderie sans familiarité, je m’aperçus que Michelle m’avait nommé Pierre, un jour, à Bordeaux, et depuis ce jour jamais.
LII
Ce fut une très douce camaraderie, qui ne pouvait pas durer. Michelle me devenait indispensable. Elle me lisait les journaux, prompte à y trouver ce qui m’intéressait. Où avait-elle appris si vite à déjouer les entretiens dangereux, je veux dire ceux qui risquaient de me rappeler trop brutalement que j’étais condamné à la cécité perpétuelle ? Avec un tact incomparable, elle me décrivait gens et choses. Sans effort, par elle, je voyais ce que mes yeux ne voyaient plus. Sans effort, par elle, je m’habituai à ne plus voir. Et jamais rien ne la lassait. Ce n’est que quand elle me quittait, le soir, pour regagner Ciboure et la maison de sa mère, que je sentais que la nuit était vraiment venue. Quel souvenir je garde encore des promenades qu’elle me fit faire, en voiture ou à pied, dès que j’eus l’autorisation de sortir ! Comme ma première convalescence me paraissait fade et morne près de celle-ci ! Avais-je le pressentiment que notre camaraderie s’achèverait de la façon qu’elle s’acheva ? Et Michelle avait-elle tout prévu, tout accepté ? Comprenait-elle qu’elle m’était devenue indispensable ? Elle allait au-devant de mes désirs, me proposait le livre dont j’avais envie, m’offrait la promenade qui me plaisait, devinait que je préférais quelquefois rester à l’ombre dans le jardin de l’hôpital. Quand elle arrivait, le matin, près de mon lit, elle jugeait sans peine de mon humeur. Ah ! l’étreinte de nos mains, quand elle arrivait et quand elle me quittait ! Mieux que si je les avais regardées, je connaissais parfaitement ses mains, ses mains menues aux ongles allongés, que n’ornait aucune bague. Mais je n’osais pas les retenir dans les miennes aussi longtemps que je le désirais. Et elle ne les y laissait pas plus longtemps que je ne les retenais, et elle ne les retirait pas avant que j’eusse desserré les miennes. Chères, chères mains de ma chère Michelle !
LIII
Notre très douce camaraderie pouvait-elle durer ? Michelle me dit, un jour :
— Maman vous invite à prendre le thé, ce soir, à la villa. Ne voulez-vous pas connaître ma maison ?
Michelle était toute dans cette phrase qui, proférée par une autre, n’eût été que sans délicatesse à l’endroit d’un aveugle ; mais Michelle me guidant avait le droit d’affirmer qu’elle me ferait connaître sa maison. Je la connaissais déjà par maint entretien. La couleur des volets et du portail de bois, le dessin du jardin et les fleurs qui le rehaussaient, l’ameublement du large vestibule ouvert sur la baie de Saint-Jean-de-Luz, le petit salon de Michelle, au deuxième étage, d’où l’on apercevait le fort de Socoa pourvu qu’on se penchât un peu, je connaissais tout cela, depuis mon retour. Mais que Michelle, avec l’assentiment de sa mère, m’y menât, j’en avais le cœur qui battait : ne me prouvait-on pas qu’on ne me considérait plus comme un blessé parmi les blessés ? La journée était chaude. Sur le pont de Ciboure, le soleil tapait dur, et une odeur de poussière et de marée ajoutait à mon malaise.
— Nous trouverons de la brise, là-haut, me dit Michelle.
Elle avait la gentillesse de n’attribuer ma gêne qu’à des causes extérieures. Assis à sa gauche dans la voiture, je n’avais pas envie de parler. Je redoutais de cette promenade et de cette visite je ne sais quelles conséquences fâcheuses. Je craignais de commettre quelque maladresse qui indisposerait la mère de Michelle, après quoi la maison qui s’ouvrait me serait à jamais fermée. J’étais maussade. Comme si elle suivait le cours de mes pensées, Michelle me dit :
— Nous n’avons invité personne, je vous en préviens. Il n’y aura que maman et moi.