Ce n’est point par un vain orgueil que je me complais à noter dans ce cahier que j’ai fait tout ce que j’ai pu, quand il en était temps, pour empêcher Michelle de se lier. C’est plutôt parce que je me suis promis de ne rien dissimuler. Aussi n’ai-je pas tenté d’embellir le récit de ces étranges fiançailles, qui, sans le courage de Michelle, n’auraient probablement jamais eu lieu, pas même dans mes rêves. Michelle était très jeune, malgré les apparences. De là, sans doute, son courage. Mais je n’étais pas bien vieux. De là, sans doute, pareillement, mes scrupules, car ce ne sont pas les hommes jeunes qui ont le plus d’audace en face des femmes et des jeunes filles. Au demeurant, si je m’arrête pour réfléchir, je cherche quel reproche je pourrais m’opposer. Jusqu’au dernier moment, jusqu’au moment où elle voulut être aimée et me l’entendre dire, je n’ai pas voulu aimer Michelle. Je l’aimais, certes, et ma résolution donnerait à sourire aux gens d’expérience. Mais je me suis promis de ne pas tricher : je n’ai pas à me faire plus grand ou plus habile que je ne suis. Je suis comme je suis. Rien de plus, rien de moins. Je me connais mieux que jamais. Comme tout le monde, j’ai pu me tromper. A l’heure de mes étranges fiançailles avec Michelle, je me vantais de tout prévoir. Car je prévoyais beaucoup de choses. Mais tout, c’était peut-être excessif. Je le sais, aujourd’hui. Je le sais à mes dépens. La solitude est noire dans notre petite villa de Guéthary. Loin de moi, en Bretagne, dans sa vieille maison familiale, Michelle se repose, auprès de sa grand’mère. Cette absence d’un mois, j’en suis responsable. Je ne récrimine point. Dans douze jours, Michelle reviendra. Je veux l’attendre patiemment.
LVII
A chacun des endroits épineux de mon récit, je fais halte, comme si j’avais peur de perdre pied ou besoin de reprendre haleine. De toute cette matière qui me semble embrouillée, un auteur tirerait sans doute quelques pages lumineuses. J’ai, quant à moi, bien de la peine à mettre un peu d’ordre dans le chaos de mes souvenirs. Or, je suis, en effet, à l’un des points sombres de ma vie. Je me flattais, hier, de n’avoir rien à me reprocher envers Michelle. Je suis moins innocent à l’égard de ma mère. Je crois que j’ai eu tort de ne pas répondre tout de suite par un cri d’appel à cette maudite lettre qu’elle m’envoyait au front et qui me rejoignit à l’hôpital de Bordeaux. J’ai eu tort de laisser trop longtemps ignorer à ma mère que j’étais blessé, — et de quelle blessure ! Bien qu’elle m’annonçât son intention de se remarier, elle n’en avait peut-être pas l’intention formelle. Peut-être ne visait-elle qu’à me ramener par cette menace qui n’était peut-être qu’une menace. Peut-être. Je me suis entêté. J’ai eu tort. C’est un défaut que je tiens de mon père, de garder le silence quand quelques paroles, même pénibles, pourraient dissiper toute cause de malentendu. J’en souffrais déjà lorsque je n’étais pas aveugle. Depuis que je suis aveugle, je crains toujours tellement d’exciter la pitié que je me renferme davantage en moi-même. J’ai tort, sans doute. Une lettre à ma mère, cinq minutes d’entretien avec elle, auraient pu modifier le cours de nos destinées. J’étais aveugle, délivré du devoir militaire, certain de survivre au massacre général. Ma mère et moi pouvions nous organiser une existence paisible que rien n’eût désormais troublée. Sans doute. Mais quelle place y eût occupée Michelle, ma Michelle, comme disait ma mère ironiquement ? Il est vrai que, si je n’avais pas perdu ma mère, Michelle ne se serait peut-être pas dévouée à moi. Mais pourquoi fallait-il que je fusse réduit à perdre l’une ou l’autre ? Tout bonheur se doit-il payer d’une tristesse ?
LVIII
Contre ou sur ma mère qui ne lui donna jamais le moindre témoignage d’affection, Michelle n’a pas eu devant moi, à aucun instant, une seule parole qui pût me déplaire. Avec cette faculté qu’elle avait de deviner mes pensées et mes sentiments, elle voyait combien je souffrais, en silence, d’un mariage qui allait séparer une mère et un fils jusqu’alors tendrement unis. Elle s’y prit de telle façon, quand ma mère, par elle enfin avisée de ma nouvelle blessure, revint à son tour à Saint-Jean-de-Luz, qu’il me fallut l’attention la plus minutieuse pour soupçonner qu’une parfaite entente ne s’était pas établie entre elles. Avec la mère de ma fiancée, les rapports furent moins froids, sinon cordiaux. Michelle s’arrangeait toujours pour ne pas se mêler à leurs conversations. Sa mère, pieuse et modeste, veuve d’un officier de marine, ne paraissait pas attacher aux choses de ce monde une importance exceptionnelle. La mienne, de son côté, ne semblait pas disposée à me disputer davantage à ce qu’elle appelait ma nouvelle famille. Les préliminaires de mon mariage ne furent pas laborieux. Les deux mamans se mirent rapidement d’accord. La question d’argent fut réglée sans difficulté. La présence de ma mère n’étant pas indispensable à Saint-Jean-de-Luz alors qu’elle était nécessaire à Paris, on décida que je vivrais, avec Michelle et ma belle-mère, dans la villa de Ciboure. Cela, tant que durerait la guerre. Ensuite, on agirait suivant les circonstances. Déjà, cependant, ma mère nous cédait la maison de Guéthary, si nous le désirions, puisqu’elle-même allait, comme elle disait, refaire sa vie. Il y avait un peu d’amertume dans sa voix, quand elle me le disait. Hélas ! je ne pouvais plus voir ses yeux et la mélancolie que j’en chérissais. Chère maman ! Je la sentais gênée. J’aurais peut-être dû lui dire :
— Ah ! sois heureuse, et je serai heureux.
Je n’ai pas osé. Je ne la sentais plus pareille à elle-même. Un autre l’avait transformée, et c’est moi, sans doute, qu’elle accusait d’avoir changé.
LIX
Je suis persuadé qu’il eût suffi d’un rien pour éviter le malaise qui s’est perpétué entre ma mère et nous. J’en eus l’intuition, le jour où, avec Michelle, je l’accompagnai à la gare. Le train, comme souvent pendant la guerre, était, annonçait-on, en retard de trois quarts d’heure. Assis côte à côte sur un banc du quai, nous causions modérément de choses indifférentes. Il me semblait que chacun de nous pensait que ces trois quarts d’heure d’attente ne finiraient jamais.
— Comme la Rhune est belle ! dit ma mère.