Michelle disait :
— Il faut croire.
Et ma mère :
— Il faut aimer les yeux fermés ceux qu’on aime.
Elles ont raison toutes les deux. J’ai les yeux fermés, et je veux croire. J’ai les yeux fermés et, à cette heure où j’aligne des combinaisons de points sur ma feuille de papier, je vois, je vois Michelle dans sa chambre, au premier étage de la maison de sa grand’mère, là-bas, en Bretagne, très loin, et très près parce que je la vois, je vois Michelle qui m’écrit. Elle m’écrit qu’elle m’a quitté depuis trois semaines, que la solitude lui pèse comme elle me pèse, que sa place est à côté de moi, et qu’avant la fin de la semaine prochaine, à sa place, à côté de moi, j’aurai de nouveau ma Michelle. Et nous reprendrons ensemble nos recherches sur les origines de Bérénice, comme si rien ne s’était passé. Ne s’est-il rien passé ? Je suis très calme, ce soir. J’ai peut-être été le jouet de mon imagination qui travaille dans la nuit, et peut-être la victime de mon inquiétude. Que s’est-il passé ? Avant la fin de la semaine prochaine, Michelle sera près de moi. Vais-je continuer le récit de ce que j’ai peut-être eu tort d’appeler un drame ? Mais en aurai-je le temps ?
LXX
Au reste, pourquoi, devenue femme, Michelle eût-elle été différente de Michelle jeune fille ? Elle aussi, elle souffrait de la guerre. Elle aussi, elle souffrait de la transformation qu’avait subie ma mère chérie et désormais perdue. Et certainement, de surcroît, elle souffrait de me voir souffrir en silence. Car d’aimer Michelle ne m’avait pas changé non plus, et je perpétuais le caractère taciturne de mon père. En outre, — et, parce que le temps me presse à présent, il est expédient que j’abrège, — parmi les événements formidables de la guerre qui nous dominaient, d’autres événements nous touchaient tout droit et contribuaient à entretenir autour de nous une atmosphère de tristesse latente. A peine nous remettions-nous à respirer avec moins de gêne après un coup reçu, nous en recevions un autre qui nous abattait de nouveau. En 1917, Robert disparut en Méditerranée avec son sous-marin : fin tragique, sinon imprévue, et plus tragique d’être inexpliquée. Le deuil fut profond dans la villa de Ciboure. Tant qu’il vivait, rien ne permettait de supposer que Robert fût l’enfant préféré de sa mère. Après sa mort, on n’en pouvait plus douter. Et Michelle aussi le préférait à Georges, probablement parce qu’ils se ressemblaient, elle et lui, davantage. Six mois auparavant, ma mère nous avait annoncé, comme chose faite dans la plus stricte intimité, son mariage avec le capitaine Vuéron. Notre séparation était définitive. Je possédais assez les secrets de ma mère pour comprendre qu’elle se représenterait le moins souvent possible devant nous. Brève et presque sèche quant au principal, sa lettre était, ensuite, pleine de gratitude et de tendresse à l’égard de Michelle. Je retrouvais là ma pauvre maman, désemparée, qui me confiait, et non sans pleurer peut-être, à l’amour de celle que j’aimais. Sa lettre, néanmoins, sentait l’adieu, la détresse, et même le remords. Mais tout était bien consommé, cette fois. Je perdais ma mère. Six mois plus tard, nous perdions notre frère cadet, que je n’ai connu que pendant les sept jours d’une de ses permissions. Vers la même époque, Georges, le joyeux Georges, abandonnait son torpilleur et passait dans l’aviation, pour nous infliger d’autres soucis.
LXXI
Où est l’homme qui, depuis la guerre de 1914, ne se demanda pas maintes fois quel il serait si cette guerre n’avait pas été ce qu’elle fut, ou simplement n’avait pas été ? Loin de moi la prétention de dresser ici le bilan de l’univers, ou de l’Europe, ou même de la France. A ne considérer que le mien, j’aurais assez de motifs pour en remplir de commentaires tout un volume de trois cents pages. Mais à quoi ce soin me conduirait-il ? Descendons. Il sied aux médiocres d’être modestes. Je pense à mon mariage, et je pense à ma guerre, et je ne me hasarderai pas à poser trop de si. Pourtant, si l’obus qui m’aveugla m’avait arraché un bras ou une jambe au lieu de m’aveugler, tout n’eût-il pas été différent ? Pendant que la guerre s’achevait, sans doute n’aurais-je rien fait de plus que ce que j’ai fait. Mais, après l’armistice, quand le monde anesthésié se réveillait, je me serais mêlé à cette reprise de l’activité des hommes où le pire côtoyait le meilleur. Qu’aurais-je donc fait ? Je ne sais pas. J’ai senti autour de moi qu’un immense printemps s’animait, tandis que durait mon hiver. Le moindre détail a pour moi de l’importance. Noterai-je cette frénésie de voyage, de distraction, que je constatai parmi les gens qui revinrent de tous les coins où la guerre les avait postés ? Jamais Saint-Jean-de-Luz n’hébergea tant d’étrangers qu’il en hébergea depuis 1919. Et l’on dit qu’il en va de même partout. Sait-on combien il y avait, chez nous, de voitures automobiles en 1913, et combien dix ans plus tard ? La plupart de nos amis qui nous visitaient avaient la leur. Les femmes et les jeunes filles ne furent pas les moins ardentes à se livrer aux plaisirs qui s’offraient. Elles ont presque toutes coupé leurs cheveux, d’abord timidement, puis hardiment. Certaines, m’affirme-t-on, les portent plus courts que je ne les porte moi-même. Quel spectacle étrange ce doit être ! Michelle a suivi la mode, mais non point tout de suite. J’ai encore au bout des doigts le souvenir du jour où je lui découvris une nuque masculine. Il s’y joint le souvenir de ces orchestres barbares, alors nouveaux, qui font danser les couples désœuvrés et n’étonnent plus personne. Mais Michelle ne dansait pas et ne désirait pas une dix-chevaux.