J’admire les philosophes que n’a pas surpris, disent-ils, cette course aux plaisirs de toutes sortes qui succéda, presque sans transition, aux contraintes du temps de guerre. Peut-être, si j’avais mes deux yeux, partagerais-je leur scepticisme et leur délectation. Car c’est le propre de l’homme de se juger sévèrement avec volupté en jugeant ses semblables. Mais je me refuse à croire que tout un peuple, malheureux malgré sa victoire parce qu’elle fut trop difficile, ait abdiqué, du jour au lendemain, la dignité morale qui lui fut si aisée pendant les jours affreux. Je suis sûr que tant de cris étouffent des larmes. Il n’est pas possible que cette joie qui nous étourdit soit naturelle. Il n’est pas possible qu’elle soit vraie, et qu’elle dure. La France a un autre visage, que ceux qui ont des yeux peuvent voir. La France a des mains qui étreignent loyalement. La France a une tête et un cœur. Il n’est pas possible qu’elle renie sa majesté de 1914, de 1915, de 1916, de 1917, de 1918. Il n’est pas possible qu’elle oublie les dix-sept cent mille morts auxquels elle doit sa liberté sauvée. Il n’est pas possible qu’elle ignore le nombre des mutilés qui meurent lentement de leur sacrifice. Il n’est pas possible qu’elle n’ait plus ni tête ni cœur. Il n’est pas possible qu’elle ne soit plus la France. Nous avions accepté, nous avions offert de mourir pour elle. Nous avions accepté, nous avions offert de revenir aveugles, déchiquetés, diminués, mourants, pour la sauver encore, s’il le fallait. Nous voulions qu’elle fût notre France. Nous ne voulions pas ce que voient ceux qui ont des yeux. Nous ne voulions pas ce que n’arrêtent point ceux qui ont des bras. Nous ne voulions pas ce que tolèrent ceux qui ont du cœur. Mais nous sommes tous revenus si fatigués, si affamés de paix et de repos, si assoiffés de tendresse, que nous nous sommes endormis, confiants comme des enfants, confiants comme des soldats recrus, confiants comme des hommes las de n’être que des hommes, confiants, confiants…
LXXIII
Des amis sont venus me visiter aujourd’hui. Ma vieille Joséphine maugréait. Elle maugrée quand elle n’est pas contente d’elle-même. Sans doute avait-elle négligé la maison et, en bonne domestique, craignait-elle qu’on ne reportât sur mon dos une responsabilité qu’elle seule assume. Elle est bien vieille, ma vieille Joséphine, et bien excusable si ses forces ne répondent plus à sa volonté. Mais faut-il que j’impute à Joséphine l’air d’abandon qu’avait peut-être la villa ? Il m’a semblé que mes amis n’étaient pas, aujourd’hui, tels qu’ils sont d’habitude. Sans doute sentaient-ils comme moi qu’il manquait à la maison celle qui y met de la vie. Mais pourquoi m’a-t-il semblé que tous évitaient de nommer Michelle ? Chaque fois que, pour ma part, j’essayais de la nommer, la conversation tombait, ou bien l’un d’eux parlait d’autre chose. Est-ce une impression fausse, que je dois ajouter au compte de mon inquiétude ? Mais comment le savoir ? Et pourquoi ces amis sont-ils venus ? Toute mon inquiétude se renouvelle. Hier, si fiévreux que je fusse, j’attendais avec sérénité le retour de Michelle. Ce soir, mes amis partis, je m’interroge avec angoisse. Va-t-elle revenir ? Mes amis ignorent-ils tout ou n’ignorent-ils rien ? Ou n’ont-ils que des soupçons ? Mais, moi-même, que sais-je ? Ils ont parlé de la Russie et de l’Allemagne, de pétroles et de blé, du plan Dawes et d’Aristide Briand, du relèvement de notre franc, d’impôts, d’évacuation de la rive gauche du Rhin, de Guillaume II et de Mussolini. Du tout ils parlaient sans passion, comme, avant la guerre, on parlait d’une pièce de Tristan Bernard ou d’un voyage du tsar Nicolas II. Ils m’ont semblé très loin de moi, beaucoup plus loin que Michelle, qui est très loin et que j’attends. Se croyaient-ils dans la maison d’un mort, après les funérailles ? Ils m’ont rendu à mon inquiétude. Moi qui espérais leurrer ma peine en la délimitant, quand j’entrepris de l’élucider ici, dans ces feuilles de papier qui s’accumulent sous mes doigts, me voici plus tourmenté qu’au moment du départ de Michelle.
LXXIV
En écrivant, on prend sa revanche contre le destin qui nous trahit. On passe d’un pied léger par-dessus les trois cent soixante-cinq jours d’une année et l’on s’attarde autour d’une heure. Ainsi un romancier se concède l’illusion de diriger les causes et les effets et de disposer du temps à sa guise. Chétive revanche, que chacun peut s’octroyer. Mais le temps, qui ne m’appartient pas, me presse ; et, si je veux avoir tout consigné dans ces pages avant le retour de Michelle, je ne dois plus m’attarder.
Que furent les années qui ont coulé depuis notre mariage ? Il me faudrait des mois pour l’écrire. En gros, ce furent des années d’une entente parfaite, que coupèrent des douleurs fraternellement endurées et des joies communes, de même qu’il en arrive dans tous les ménages unis. Et une telle banalité ne mériterait pas d’être stipulée, si, quant à moi, je ne réservais pas à Michelle une gratitude ferme pour cette entente de toutes les heures qui fut la nôtre. Après dix ans de mariage, — déjà dix ans ! — je peux le reconnaître sans la flatter : je ne sais pas si, devant Michelle aveugle, j’aurais eu la patience égale qu’elle eut devant l’aveugle que je suis. Répéter le mot de dévouement ne signifierait plus rien. D’autant que je n’étais pas seul à réclamer les soins de Michelle.
Dès le début de 1919, sa mère, que la mort du benjamin avait brusquement vieillie, s’alita. Paralysée des jambes, résignée, silencieuse, elle supportait son mal avec courage, mais sans désir de guérison.
— Chacun son tour, disait-elle à mi-voix.
Et :
— Dieu veuille que je ne vous sois pas à charge trop longtemps !