Femme admirable, qui avait eu une vie sans éclat, elle mourut, sans plainte ni regret, après quarante mois d’agonie.

Entre elle et moi, Michelle, sans regret ni plainte exprimés ou suggérés, usa quarante mois de sa jeunesse. Le jour de l’enterrement, elle pleurait comme si elle n’eût pas attendu pareille douleur.

— Je n’ai plus que toi, me dit-elle.

Elle ne pensait même pas qu’elle avait encore son frère Georges.

LXXV

Georges est un homme dont je ne comprendrai probablement jamais le caractère. Il a les mêmes ardeurs que sa mère et que sa sœur, mais il les a par crise, avec une espèce de violence qui le rendrait capable des pires extrémités. A d’autres moments, par manière de compensation, et ces moments sont les plus nombreux peut-être, il affecte, avec non moins de violence, de se moquer de tout. Il porte en lui un mélange de mépris et d’enthousiasme. « Soyons gais ! » disait-il pendant la guerre. Il ne le dit plus, mais il a une façon d’éclater de rire, à tout propos, qui me surprend chaque fois. Les mœurs de maintenant, dont plus d’un gémit, je ne les ai entendu déplorer par personne avec une véhémence semblable à la sienne. Et par ailleurs il se jette lui-même dans les folies qu’il stigmatise mieux que quiconque. Singulières contradictions.

Officier de marine, il aimait la mer et la marine par-dessus tout. Il le prouva, et sut se faire remarquer parmi des hommes habitués à l’héroïsme. Quelle ne fut pas notre stupéfaction, quand nous apprîmes qu’il sortait de l’eau pour voler ! Aviateur, il se fit remarquer pareillement, et le ruban de sa croix de guerre s’allongea.

Nouvelle stupéfaction pour nous après l’armistice : Georges nous annonça qu’il entrait comme ingénieur dans une usine du Nord. Ni sa mère, ni sa sœur, ni moi ne pouvions y croire. En effet, il ne resta pas un an dans son usine. Je l’en raillai. Mais il partait pour tenter la traversée de l’Afrique, du nord au sud, en automobile. Il ne réussit pas, et vint s’installer avec nous, à Ciboure. Six mois d’oisiveté le révoltèrent : tous les jours, il dansait ou courait les routes à des vitesses excessives. Il entra, comme chef des services de la publicité, chez un fabricant d’appareils de T. S. F. Mais, trois semaines plus tard, il lui tirait un grand coup de chapeau. Puis il s’est préparé pour tenter la traversée du Pacifique en avion. Et, l’an dernier, il nous a donné un nouveau sujet de stupéfaction : il s’est marié, avec une divorcée. Heureusement, sa mère n’aura pas vu cela. Mais moi, je n’ai pas encore compris.

LXXVI

Il y a bien d’autres choses que je ne comprends pas, ou que, peut-être, je préfère ne pas comprendre. Je préférerais ne point le consigner ici. Mais comment taire ce qui explique pourquoi je me trouve à Guéthary dans une solitude complète ? Car, malgré toute l’affection qu’elle a pour moi, ma vieille Joséphine, ce témoin de mon enfance heureuse, n’est qu’un témoin de ma solitude. Chère Joséphine ! Quand elle me parle de ma mère, c’est toujours, comme il convient, avec une déférence irréprochable. Mais elle me parle rarement de ma mère, parce qu’elle devine, sans que j’aie besoin de le lui préciser, que le silence vaut mieux que les meilleures paroles. Je n’ai rien compris au drame de ma mère. Il vaut mieux aussi que je n’y comprenne rien. Je ne suis plus son fils unique. Elle a une fille. De quel âge ? Je ne le sais pas exactement. Elle m’a caché beaucoup de choses. Elle m’écrivait des lettres vagues, qui sentaient l’effort. J’aurais compris, j’aurais pu comprendre. Pauvre maman ! Se méfiait-elle ? Est-ce sa faute, si elle a vu fuir encore devant elle le bonheur qu’elle n’aura sans doute jamais tenu ? Sans doute ? Ou peut-être ? Comment dire ? Je comprendrais, je saurais comprendre, maintenant, maintenant surtout, si elle voulait. Elle ne veut pas. Elle m’aime, pourtant. Un jour, elle est venue me dire que je pouvais disposer entièrement de la maison de Guéthary. Je n’ai pas su l’obliger à me dire pourquoi. Elle est repartie, avec son secret, vers la Rhénanie, où le capitaine Vuéron était en garnison. Elle me serrait les deux mains en me quittant.