Michelle ne répondit pas. Moi non plus. Ai-je eu un mauvais pressentiment ? Je n’oserais pas l’affirmer. Et pourtant, le drame — notre drame, s’il y a drame — devait naître après cette conversation vraiment banale.
LXXVIII
Nous sommes tous revenus de la guerre si fatigués, si affamés de paix et de repos, si assoiffés de tendresse, que nous nous sommes endormis, confiants comme des enfants, confiants comme des soldats recrus, confiants comme des hommes las de n’être que des hommes, confiants, confiants. Ainsi, après la catastrophe, Desdémone rêvait seulement de s’endormir. C’est humain. Mais, pendant que nous nous endormions, d’autres se réveillaient de la contrainte où les avait enfermés la guerre. Quand nous nous sommes réveillés à notre tour, avec un peu de retard, il nous sembla qu’on nous avait transportés dans un monde nouveau. Nous dûmes nous y acclimater. Ce ne fut pas sans heurts. Chaque dimanche, une commune inaugurait son monument aux morts. Cela, dans l’après-midi ou la matinée. Le soir, les salles de danse et de cinéma refusaient des clients à leurs portes. On se plaignait que les villes fussent trop petites pour contenir la cohue des étrangers qui les envahissaient. Ici, sur la côte basque, on entendit toutes les langues de l’univers couvrir de leurs raucités impérieuses la modestie de la langue française. Notre monnaie s’avilit devant des ordres venus de partout. L’âpreté déchaînée des marchands nous enleva nos billets de banque comme un coup de vent emporte une poignée de confetti. Le Parlement qui nous gouverne regardait et parlait. Cependant, la misère menaçait de ruiner la France, qui poussait jusqu’à la vergogne la pudeur de sa victoire ensanglantée. Des mutilés, chargés de famille et nourris de façon dérisoire, furent réduits au suicide. Le franc valait quatre sous. On crut qu’il tomberait à un centime. Mais on se ruait avec allégresse au fox-trot avant de succomber à la tentation du charleston, qu’on nommait jadis, à voix basse, danse de Saint-Guy, et l’on sifflait, dans tous les coins de France, les chansons lancées du haut des tréteaux par Maurice Chevalier. Nous, nous avions chanté La Marseillaise et La Madelon. A trente ans, nous faisions figure de vieillards.
LXXIX
Cette amertume, à laquelle je viens de céder, ne m’est pas coutumière. Je sais trop qu’il ne faut pas exiger que les hommes ne soient pas des hommes avec toutes les faiblesses que l’indulgence accepte. Mais qui n’excuserait, s’il m’entendait, le mouvement d’humeur qui m’entraîna ? N’est-il pas naturel que nous imputions, plus qu’à nous-mêmes, aux autres, ou au destin, ou à la divinité, les malheurs ou les douleurs qui nous frappent ? L’exemple est tout-puissant. Cette amertume, à laquelle j’ai cédé dans un moment de dépression, Georges, l’impétueux Georges, y cède plus souvent que moi. J’ai dit que je ne le comprends pas, car il est tout en contradictions violentes. Je crois, néanmoins, qu’ayant quitté, par caprice ou dégoût, la marine où son ardeur trouvait emploi, il le regrette sans l’avouer et qu’il cherche vainement à s’employer ailleurs : d’où ses tentatives diverses et ses échecs, et ses colères, et son obstination, et ses nouveaux échecs dont il se venge par des sarcasmes. Combien de fois et en quels termes décourageants n’a-t-il pas vitupéré devant moi les mœurs actuelles ? Il a un don de satire indéniable. Je le crois malheureux en secret, comme beaucoup d’hommes d’aujourd’hui. Et la tristesse est contagieuse. Lorsqu’il n’était pas encore marié et qu’après une escapade il se réfugiait à Ciboure auprès de nous, il se mettait sans effort apparent à notre ton. Durant quelques jours, il menait paisiblement notre existence paisible. Puis, tout à coup il se secouait et nous échappait, fonçait au milieu de l’agitation du dehors, s’agitait et s’oubliait. Tant qu’il fut célibataire, Michelle et moi l’accueillîmes toujours avec joie : il nous apportait un peu de cet air extérieur que nous ne respirions guère dans notre solitude. Quand il se maria, tout devint différent, et lui-même pour commencer. Mais que ne nous a-t-il laissés à notre solitude ?
LXXX
La solitude où Michelle et moi nous étions confinés, dans la villa de Ciboure, d’autres l’auraient et l’ont peut-être jugée trop close. Nous vivions entourés de livres, de brochures, de revues. Nous savions quel grand événement s’inscrit dans l’histoire à la date du 6 juin 1606, ou, ce qui est moins banal, à quelle femme pensait Corneille en composant le rôle de Pauline ; mais nous n’apprîmes que trois jours après tout le monde la tragique démission de M. Alexandre Millerand, président de la République, et nous l’apprîmes par Georges, qui profita de l’occasion pour invectiver contre les partisans béats du suffrage universel. Nul ne s’étonnera si, quant à moi, je m’accommodais d’une existence pareille. Mais Michelle, ma Michelle, pouvait-elle s’en accommoder sans rêver parfois de s’en distraire ? J’y ai songé. Et souvent je lui proposai, soit d’inviter des amis ou des amies pour le temps des vacances par exemple, soit d’aller elle-même pour quelques jours en Bretagne, auprès de sa grand’mère, là où elle est à l’heure présente. Elle refusa. Elle ne voulait ni me quitter ni m’importuner, — nous importuner, disait-elle, — de tiers sans intérêt. Si j’insistais, elle répondait :
— Est-ce que je ne te suffis pas ?
Ou :
— T’ennuies-tu en ma compagnie ?