Et elle riait plus fort que lui. Elle déclarait :
— Je ne veux pas de nids à poussière chez moi ; pas de Louis XV, pas de Louis XVI, pas de Louis-Philippe : je suis Troisième République. Et je ne veux pas davantage de meubles campagnards : je suis Parisienne.
Michelle subit l’orage comme nous avons subi la guerre : en silence. Je n’en fus pas surpris. Mais elle me dit :
— Pauvre Georges !
Et ensuite :
— Si elle compte sur nous pour fatiguer ses fauteuils cubiques, elle attendra longtemps, n’est-ce pas, Pierre ?
LXXXIII
Nous espérions, Michelle et moi, reprendre à Guéthary, dans notre petite maison où nous fîmes peu de changements, la vie que nous avions menée à Ciboure et que l’arrivée d’Odette interrompit. Nous ne connaissions pas Odette. Elle avait déchaîné la guerre. Elle se hâta de sonner l’armistice. Elle était la joie personnifiée. Elle nous le prouva. Michelle, mécontente, offensée, avait obtenu sans peine de moi que nous n’irions, sinon jamais à cause de Georges, du moins que le plus rarement possible à la villa de Ciboure. Vaine résolution. Nous ne connaissions pas Odette. Nous n’allions pas à Ciboure ? Elle vint à Guéthary. Il ne se passait guère de journée où elle ne vînt, pour dix minutes ou pour deux heures. Elle venait même quand Georges n’était pas libre ; car, férue d’automobilisme, elle lui avait conseillé de s’occuper de vente et d’achat de voitures, et il trouvait à Biarritz, dans la colonie étrangère, une clientèle facile. Chez nous, comme chez elle, elle bousculait tout. Elle houspillait Joséphine, si on ne lui servait pas assez vite une tasse de verveine ou un verre d’eau glacée. Elle tançait Michelle, qui doutait des plaisirs que réserve une dix-chevaux conduite à toute allure sur une route nationale, ou un tango savamment ralenti. Ou bien elle m’attaquait, balayant de la main les fiches étalées sur ma table, me reprochait de séquestrer Michelle et de vivre dans un cocon, et tentait de m’entraîner à quelque promenade dans sa voiture, afin d’y entraîner Michelle. Il est juste que j’ajoute qu’il y avait beaucoup de charme en cette exubérance d’Odette. Nous nous étions trop pressés de la condamner. Elle nous désarmait, et Michelle autant que moi, car elle avait l’air de nous réserver, sous ses bourrades et ses plaisanteries, une affection de choix dans son cœur.
LXXXIV
Il ne faut pas condamner Odette. C’était ce que les bonnes gens appellent une enfant terrible. Rien de plus. Son premier mari n’avait pas pu s’habituer à tant de gaieté rayonnante. Qu’elle n’eût commis aucune imprudence, je ne le jurerais pas. Mais imprudence n’est point crime. Une imprudence d’Odette prête à sourire, car cette enfant terrible a ceci de terrible qu’elle ignore la feinte. Je la crois capable d’une grande folie, mais en pleine lumière ; et d’une petite vilenie dans l’ombre, non. S’il m’appartenait de regretter quelque chose, je regretterais la déplorable facilité qu’elle a pour se lier avec n’importe qui. A la juger d’après certaines de ses relations, on la jugerait sévèrement, il est vrai. Mais je la crois aussi inaccessible à la tentation du mal qu’à la mélancolie. Et je me demande même si elle a conscience des dangers qu’elle court parfois ou du mal qu’elle frôle. Ce n’est qu’une enfant terrible. Je le dis avec d’autant moins de rigueur que je serais excusable d’en montrer davantage. Sans Odette, en effet, sans cette terrible Odette trop exubérante, Michelle serait près de moi, à cette heure, au lieu d’être en Bretagne, près de sa grand’mère, d’où elle ne me reviendra que dans trois jours, si elle me revient. Et pourtant, je n’accuserai pas Odette. Je ne l’accuse pas. Je suis persuadé qu’elle n’a pas voulu ce qui a été, ou ce qui aurait pu être, je ne sais plus. Je n’affirmerais pas qu’elle a soupçonné le drame qui se préparait sous ses yeux par sa faute, ou, du moins, à cause d’elle. Elle ne soupçonne peut-être rien encore. Elle est partie pour Paris, avec son Georges, huit jours avant que Michelle me quittât. Elle n’a pas vu la tristesse de Michelle. Et je ne croirai jamais que Michelle l’eût prise comme confidente : Michelle est trop secrète.