LXXXV
J’ai bien dit que la terrible Odette nous sonna l’armistice. Nous, parce que Michelle n’en éprouvait pas le besoin ou le désir, nous n’avions pas invité d’amis ou d’amies dans la villa de Ciboure, tant que nous en fûmes les seuls propriétaires. A l’avènement d’Odette, souveraine impérieuse, la villa perdit sa tranquillité d’ermitage. Dès l’été commençant, elle fut envahie. Le jardin, désespoir de Michelle, endura les insultes des indifférents. Toute une bande grisée d’hommes jeunes et de jeunes femmes occupa notre cher refuge comme un pays conquis. Et Odette menait le mouvement. Et Georges suivait avec entrain. Heureuse jeunesse ! Insouciante jeunesse ! Ai-je le même âge que ceux-là qui se divertissaient ainsi ? Ils s’amusaient de tout et de rien. Randonnées en automobile, déjeuners à Ascain, goûters à Bayonne, dîners à Hendaye, soirées à Biarritz, bains de mer, bains de soleil sur la plage de Saint-Jean-de-Luz, apéritifs à la Pergola, et danse partout et à toute heure, le matin, à midi, le soir, à minuit, ils épuisaient les distractions de la saison. Ils assistèrent, à Dax, à une course de taureaux où ils applaudirent de confiance l’illustre Belmonte. Ils applaudirent pareillement Chiquito de Cambo dans une de ses parties d’exhibition au fronton d’Aguilera, décrétant merveilleux le jeu de la pelote, et bâillèrent au trinquet de Bayonne, où Léonis et Arcé défiaient à main nue Léon Dongaïtz et Édouard Arrayet. Ils adoraient le Pays Basque, le proclamaient, le croyaient, lisaient Ramuntcho, et tous, jusqu’aux femmes, se coiffaient d’un béret. Ils étaient fous, comme Odette était folle. Ils s’amusaient. Le plus vieux de la bande avait-il quarante ans ? C’était Georges, et il faisait le meneur, à côté d’Odette, qui triomphait. Les ai-je enviés ?
LXXXVI
Je ne les ai pas enviés. Naturellement, Odette les avait conduits à Guéthary, en bande joyeuse, dès le premier jour. Notre maison fut envahie comme la villa de Ciboure. Elle le fut souvent, le matin comme le soir. Michelle avait d’abord mal supporté tant de sans-gêne. Mais, moi, je savais gré à Odette, à Georges, et à leurs fous d’amis, de me faire partager leur joie perpétuelle comme si j’étais l’un d’eux. A la vérité, ils me révélaient une portion au moins de ce monde étrange de l’après-guerre que je ne connaissais que par Michelle, Georges et quelques écrivains. En s’amusant, ils m’amusaient. Parce que je les connus mieux, je fus moins sévère à leur endroit. Au reste, il semblait que la France se remît alors à respirer, comme après une chaude alerte. Pour des raisons que je démêle mal, la livre anglaise était montée à 240 francs : les plus optimistes tremblaient. Mais un gouvernement d’union nationale s’était formé autour du président Raymond Poincaré. Les espoirs renaissaient, soutenus par d’impondérables motifs. La saison, au surplus, était magnifique. Tout incitait à moins de contrainte. Et les amis d’Odette et de Georges semblaient représenter au vif ce renouveau d’allégresse qui animait la France. A les connaître de plus près, j’avais l’impression qu’une large promesse s’ouvrait devant notre patrie désolée. Je ne les réprouvais pas, comme Michelle les avait réprouvés d’abord. Ils m’étaient sympathiques. Je n’eus pas à faire d’effort sur moi-même pour accepter de les suivre une fois à Saint-Jean-de-Luz, puis une autre fois à Hendaye, une autre à Bayonne, et d’autres où ils délibéraient de m’emmener. Ils étaient pleins d’égards et de désinvolture aussi pour moi. L’un d’eux, surtout, m’avait séduit, par la gentillesse de ses attentions et par la maturité de son caractère, bien qu’il n’eût pas encore trente ans. Il plaisait aussi à Michelle, parce qu’il était officier de marine et qu’il parlait avec enthousiasme des choses de la mer. Mais je m’arrêterai là pour aujourd’hui. Il me faut du sang-froid.
LXXXVII
Il faut que je parle sans passion de Jacques Trénoux, — de Jacques, comme nous avons dit presque tout de suite, Michelle et moi. J’y tâcherai. Il nous avait plu tout de suite, en effet. Ses quatre frères étaient morts sur le front dans la même année, en 1915. Lui, désormais sans famille, ne rêvait que de voyages, de ciels différents, de terres nouvelles. Il était le type du voyageur qui s’enchante de ses voyages et découvre de la poésie là où les autres, moins heureux, tombent de fatigue, de fièvre et de déception. Il avait beaucoup lu. Peut-être gardait-il encore trop fraîches les empreintes de trop de lectures. Mais je ne veux pas le diminuer. Il avait beaucoup vu. Il contait avec aisance. Michelle prenait plaisir à l’entendre. C’est lui qui, au moins autant que moi, convertit Michelle à plus de sociabilité, et lui fit paraître moins intolérable la présence de la bande joyeuse. Il n’avait pas la joie insolente des autres. Il savait être mélancolique et donner, à ses regrets d’homme très jeune que la vie ne combla pas de faveurs, une teinte de pastel. Une jeune fille, qu’il aimait, l’avait dédaigné. Nous le sentions près de nous, comme un ami qu’on aurait voulu avoir depuis longtemps. Odette nous apprit, devant lui, en riant, que toutes les femmes bourraient de billets doux les poches de son manteau.
— Légende, répondit-il sans fatuité. Avez-vous jamais rien mis dans mes poches, Odette ?
Elle répliqua :
— Oh ! moi !
Et elle s’éloigna, riant toujours. Il venait précisément de nous confier son bonheur manqué. Michelle se taisait. Georges survint.