Et sa voix avait quelque chose de gris. Mais j’étais plus accablé qu’elle. Je ne voyais pas, mais j’entendais. Je ne sais rien d’agaçant à l’égal de la pluie qui frappe les tuiles d’une maison en janvier ou les feuilles des arbres en avril. A la tristesse de Michelle, je cherchais des causes. Je considérais — raison considérable — qu’elle ne se sentait peut-être pas encore assez chez elle dans la petite maison de Guéthary. Elle était habituée depuis si longtemps à la villa de Ciboure ! Ainsi, j’écartai de moi les soupçons insidieux. Avais-je le pressentiment de ce qui serait ?
Sous prétexte que ce qui fut a été, je pourrais, après coup, me leurrer d’une clairvoyance importune. Je ne veux pas me leurrer. D’après nos conventions, Michelle doit me revenir après-demain. Après-demain ! Que d’heures à égrener jusque-là ! Et il pleut, aujourd’hui, comme il pleuvait pendant ce long et morne hiver où j’avais l’impression que Michelle s’évadait.
Si j’écrivais un roman de mon aventure, on m’objecterait qu’il m’était facile d’avoir avec Michelle une scène d’explication. Et tout se fût peut-être dissipé. Peut-être. Peut-être. Le même doute toujours me poursuit. Mais Michelle est secrète, et moi-même je n’ai rien tant en horreur que d’interroger et de me confesser. J’ai la pudeur de mes sentiments. C’est un travers ou une vertu qui échappe à la littérature. La vie n’est pas toute dans les romans. Les romans égarent les lecteurs sans expérience. Je n’écris pas un roman. J’écris ceci pour moi. Je m’imaginais, en commençant, que j’écrirais aussi pour Michelle. Je sais bien que je ne lui donnerai jamais ces pages à lire. Je sais bien que je les détruirai peut-être après-demain, quand elle me reviendra, ma Michelle trop aimée. Peut-être. Peut-être.
XCI
Le printemps ramena sur la côte basque nos deux transfuges : Odette et Georges. Transfuge est un grand mot. Odette et Georges appartiennent à cette espèce d’hommes et de femmes qui ne sont à peu près nulle part chez eux et qui possèdent, ici et là, des châteaux ou des maisons pour ne se plaire que dans des hôtels. Mais j’appelai transfuges Odette et Georges quand ils débarquèrent à Saint-Jean-de-Luz, après cinq mois d’absence, et ils furent flattés d’un pareil titre. En réalité, je ne me réjouissais pas de leur retour. Je prévoyais que la bande joyeuse de l’été précédent, ou une bande nouvelle toute semblable à l’ancienne, s’abattrait sur nous. Et déjà je regrettais que s’achevât ce morne printemps pluvieux qui avait succédé sans transition à un pluvieux hiver si morne. Il pleuvait lorsque Georges, riant aux éclats derrière Odette, reparut dans notre petite maison de Guéthary. Mais ils ne savaient pas, eux qui nous arrivaient de Nice et que cette pluie amusait, — car tout les amuse, — ils ne savaient pas que nous étions, nous, saturés de bruine, de vent, d’ondées, de bourrasques et d’humidité. Ils riaient, comme toujours. Ils avaient mille histoires à nous conter. Cependant, Georges, à peine assis, se levait, courait au phonographe que nous n’avions pas ouvert depuis cinq mois, et nous infligeait l’affreuse nostalgie d’un charleston barbare joué à la diable par un orchestre de nègres. J’aurais, du moins, aimé qu’on me laissât jouir en silence de cette horrible musique. Odette parlait. Elle parlait des amis et des amies qu’elle avait invités. Elle parlait des plaisirs qu’elle se préparait. Elle parlait. Et Georges, qui ne l’écoutait que d’une oreille, veillait à ce que le phonographe ne se tût pas. Mais Michelle et moi ne disions rien. Nous n’avions rien à dire.
XCII
La bande joyeuse reparut à l’appel d’Odette. Elle recommença ses folies. Mais ces folies me semblèrent moins fraîches, moins jeunes. Il leur manquait le charme de la nouveauté. Elles ne m’étonnaient plus. Elles me pesèrent vite. Je ne pouvais pas songer, naturellement, à fermer ma porte, ni à refuser toutes les invitations que l’on me faisait. D’autant que Michelle, moins rétive que l’an dernier, n’avait pas l’air de partager ma lassitude. Je prétextai, pourtant, des migraines qui tinrent plus d’une fois à distance les fous trop encombrants. Mais je ne pouvais pas les éviter tous les jours. J’avais quelque pitié, je l’avoue, de Michelle, que cette distraction ranimait. Pitié, néanmoins, n’est pas non plus le mot juste. Je voulais seulement que Michelle ne se crût pas enchaînée de trop près à son dévouement de toutes les heures. A la Pergola de Saint-Jean-de-Luz, pour qu’elle osât danser, si la danse la récréait, je dansai d’abord avec elle. M’était-il donc si désagréable de danser ? Non point. En pratiquant ce que j’avais blâmé, je comprenais ce que ne comprennent pas les censeurs inexorables. Il m’arriva même, je l’avoue aussi, certain jour, de danser avec plaisir. Aurai-je le courage de descendre au fond de ma pensée ? Oui. Je dansai, un jour, avec plaisir, parce que le Jacques de l’an dernier n’était pas de la bande, cette année. Je serrais Michelle contre moi, pour m’affirmer qu’elle m’appartenait. Je ne pensais pas que d’autres avaient loisir de la regarder. Il me suffisait que Jacques ne fût pas là. Qui n’a pas aimé, qui donc ne fut pas jaloux, sourirait. Je souris, ce soir, mais avec une nuance d’amertume. Je ne souriais pas. J’étais ému comme au temps de nos fiançailles. Mais à quoi pensait Michelle ? J’y songe à présent. Je n’y songeais pas. Comme nous sommes égoïstes ! Jacques n’était pas là. Je dansais avec plaisir.
XCIII
Le couple férocement joyeux que forment Odette et Georges a tant de puissance entraînante qu’on lui cède sans s’en apercevoir. Ils désirent, on obéit. Aux premières migraines que j’avais prétextées, et dont ils ne furent pas dupes, ils s’étaient bien gardés d’opposer une protestation quelconque. Mais quoi ! Mes migraines, puisqu’il en était, devaient-elles suspendre toute la vie dans ma maison ? Ils n’avaient pas tort. Une fois, deux fois, ils m’enlevèrent Michelle. Jamais Michelle ne me quittait. Elle me quitta. Je précise que je fus obligé de l’y pousser : elle refusait. Quand elle rentrait, elle me détaillait les moindres incidents de sa journée. Et il y avait de la fièvre dans ses propos comme dans sa voix. On eût dit qu’elle cherchait à se faire pardonner des fugues que j’encourageais. Il s’agissait, en effet, de si peu ! Mais Michelle, qui s’était peut-être amusée comme les autres, et sans moi, éprouvait le besoin de s’en justifier en ne me cachant rien de tout ce qu’elle avait vu, entendu, ou fait. De mon côté, je mentirais, si je prétendais qu’il m’était absolument indifférent que Michelle me quittât même pour quelques heures. Jalousie ? Non, puisque Jacques n’était pas là et que je ne redoutais que lui, sans savoir pourquoi ni si j’avais raison de le redouter. Une inquiétude vague m’irritait. Ces promenades en voiture, avec les fous de la bande, j’en craignais les pires issues. Et puis, je le répète, Michelle ne m’avait jamais quitté, sinon pour motif urgent. J’étais habitué à sa présence de tous les moments, que mon infirmité réclamait. Je ne pouvais plus me passer d’elle. J’attendais son retour avec impatience. Prévoyais-je ce que serait l’un de ces retours ? Prévoyais-je qu’elle rentrerait, un soir, à la maison, accompagnée par Jacques ?