Nous sommes les esclaves de nos habitudes, de notre caractère, de notre réputation. Quand Jacques n’était pas là, je feignais des migraines et laissais Michelle libre de suivre ou de ne pas suivre la bande joyeuse. Quand Jacques eut complété la bande, je ne pus pas ne pas continuer d’agir comme j’agissais, et de feindre encore des migraines pour échapper à ce qu’on nomme des parties de plaisir, et d’accorder à Michelle la même liberté. Mais ce que furent alors pour moi ses escapades, je ne me sens pas le courage de l’analyser ici. A cette heure où je n’ai pas recouvré le sang-froid nécessaire, j’aurais honte de tout confier au papier bienveillant, même pour moi seul. Et j’aurais peur d’offenser Michelle, ma chère Michelle, qui ne mérita peut-être jamais les soupçons les plus légers. Mais Jacques était trop séduisant. Il l’était avec trop d’assurance à la fois et de simplicité. Je crois qu’il n’a pas voulu séduire Michelle. Il est moralement trop propre pour que je le suspecte. Oserai-je, cependant, écrire qu’il pouvait séduire malgré lui ? Tous les raisonnements chancellent devant mes présomptions. Écrirai-je que, Jacques ayant repris sa place dans la bande joyeuse où, d’ailleurs, il n’était pas d’une joie excessive, Michelle se montrait moins loquace, au retour de ses escapades ? Et le silence n’est-il pas quelquefois plus grave que de graves paroles ? Or, si Jacques était trop séduisant, Michelle est trop franche, et de la même façon, avec assurance et simplicité. J’ai donc peut-être le droit de me demander pourquoi elle évitait de parler de Jacques. Tous les éloges qu’elle m’eût faits de lui, toute la sympathie qu’elle lui eût vouée ouvertement, toute l’amitié qu’elle n’eût pas dissimulée, tout valait mieux pour moi que son silence. Le silence, pour un aveugle, est plein d’embûches.
XCV
Michelle, Michelle aimée, ma chère Michelle, tu ne liras pas ces pages. N’importe ! Je m’adresse à toi comme si tu devais me lire. Michelle, je viens de consigner, dans mes feuillets douloureux, des choses pénibles et le fond même de ma peine. Je ne suis peut-être que la victime de mon imagination. Je te supplie de ne pas me condamner. Je fus, je suis très malheureux. Rappelle-toi, Michelle. Rappelle-toi l’artilleur blessé pour qui tu fus, à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz, quand il avait le bras brisé, une infirmière compatissante. C’est sur tes yeux que son regard s’est posé, lorsqu’il reprit l’usage de ses sens. C’est peut-être à cause de tes yeux qu’il t’aima tout de suite. Et lorsqu’il t’aima, Michelle, ma chère Michelle, parce qu’il est timide, ce fier soldat que tu admirais, il n’osa plus te regarder. Maladroit que je fus ! Je n’osais plus te regarder. Un matin, j’ai osé regarder furtivement tes mains : j’y cherchais une bague qui avait tourmenté ma nuit. Un autre jour, ici, dans le vestibule de cette maison qui est devenue notre maison, comme je repartais pour la bataille à cause de toi qui me dédaignais, j’ai voulu revoir tes yeux que je n’avais vus qu’une fois. Tu ne me dédaignais plus, je l’ai compris : mais tu détournas la tête, et je n’ai pas revu tes yeux. Michelle, Michelle aimée, ma chère Michelle, je n’ai jamais revu tes yeux. Songe à cela, si tu songeais à me condamner. Quand je me penche sur toi, sans regard, mais le front tendu comme si je devais te voir quand même, songe, Michelle, que je ne vois ni ta tristesse, ni ton contentement, ni ton amour, ni ton appréhension peut-être, que sais-je ! Songe, Michelle, que je ne vois rien, que je n’ai rien vu depuis que tu m’as permis de t’aimer, et que je ne verrai rien jamais, jamais. C’est tout mon crime.
XCVI
Je triche. J’essaye de me dérober au dessein, que je me proposais en commençant, de fixer sur le papier, par des mots, ces épingles, le brouillard de mes sentiments. L’entreprise était, sans doute, au-dessus de mes forces. J’ai reculé devant des précisions qui auraient peut-être détruit mon inquiétude. J’ai reculé pour ma mère. J’ai reculé pour Michelle. Le temps me manquerait si je voulais me ressaisir et ne plus me dérober. Mais à quoi bon ! Je sais ce que je sais, et je ne sais rien. Et qui peut se vanter de savoir quelque chose ? La bande joyeuse que la terrible et charmante Odette entraîne à sa suite n’a pas de si décevants soucis. Il m’est, du moins, expédient de le présumer. Elle vit, la bande joyeuse. Que lui fait le reste ? Ce matin, elle était ici. Demain, elle sera là-bas. Où ? Ils verront. Ils voient. Ils vivent. Ils ne savent pas ce que c’est que de vivre et de voir. Ils vivent. Ils sont heureux. Peut-être. Il faut toujours que je glisse un peut-être dans mes noires réflexions. Eux ne s’embarrassent pas de ces scrupules. Ils ont des voitures, ils roulent, ils courent, ils dansent, ils s’amusent, ils s’ennuient, ils arrivent, ils s’en vont. Ils ignorent que, derrière eux, ils laissent une femme qui vivait aussi, mais autrement, avant de les connaître, et que le bruit de leurs chansons émeut peut-être encore dans sa retraite, au fond de la Bretagne. Ils ignorent que, derrière eux, ils laissent un homme que la guerre avait mutilé et que leur turbulence a meurtri. Ils sont heureux. Ils méritent de l’être. Qui mérite d’être malheureux ? Celui-ci, ou celui-là ? Et pourquoi ? Au fond de sa Bretagne natale, Michelle prie dans l’église de son enfance. Elle retrouve peut-être la paix que nous avions perdue. Je ne saurai pas si elle l’a retrouvée. Elle ne me le dira pas. Je ne l’interrogerai pas. Nous resterons dans la nuit. La bande joyeuse court, chante, et danse.
XCVII
Comme l’an dernier, la bande joyeuse s’est dispersée à la fin de septembre. Odette rêvait d’un voyage en Italie, Jacques attendait un ordre d’embarquement. Il attendait, satisfait d’avance de la destination qu’on lui donnerait. Quand l’ordre l’atteignit, la bande se préparait à fuir. Lui ne s’en alla que le lendemain, avec Odette et Georges. Il rejoignit son bateau à Toulon, et rien ne l’attirait ni à Paris, ni ailleurs, car il n’a plus de famille. Ce fut un départ sans éclat. Odette, Georges et Jacques, dans la même voiture, Odette conduisant, s’arrêtèrent, au passage, à Guéthary. On but du porto. Georges tint à nous faire entendre un ultime fox-trot et s’empara du phonographe. Puis, ils partirent, comme s’ils partaient pour une simple excursion. Michelle et moi les avons accompagnés jusqu’à la grille. La grille était tiède sous ma main. Un soleil d’automne basque mettait aux vacances de la bande joyeuse un beau point final. J’ai erré dans le jardin. Michelle était rentrée. Le déjeuner fut morne, comme avaient été mornes tout notre hiver et tout notre printemps. Michelle ne prononça que quelques paroles sans importance. L’après-midi, elle s’enferma dans la lingerie avec la vieille Joséphine. Et le dîner fut morne comme le déjeuner. Michelle se taisait. Moi aussi. J’aurais peut-être dû parler. C’est le soir que Michelle me lit d’ordinaire les journaux. Ce soir-là, je la priai de ne rien lire, prétextant une migraine, une de ces migraines dont je m’étais tant servi pendant le séjour de la bande joyeuse. Michelle ne répondit pas. La nuit s’annonçait douce et calme, à peine fraîche. Je n’avais aucunement envie de dormir. J’allai, néanmoins, me coucher. Michelle lisait Le Roi Lépreux. Je lui baisai la main. Elle l’avait froide.
XCVIII
Le lendemain matin, Michelle était souffrante.
— Ne t’inquiète pas, me dit-elle. Ce n’est pas grand’chose.