Mais pendant six jours elle fut silencieuse. Elle ne se plaignait pas. Je la sentais triste. Je comprenais, ou je croyais comprendre. Le septième jour, j’avais décidé d’employer le seul remède efficace : j’engageai Michelle à changer d’air. Elle protesta. Je fis semblant de me fâcher. La discussion ne s’éternisa pas. Michelle est partie. Elle est partie depuis un mois. Je lui avais ordonné le repos absolu. Elle ne m’a écrit qu’une fois par semaine, de courts billets en braille, auxquels j’ai répondu sans m’étendre davantage. J’ai peut-être eu tort. Je le saurai peut-être demain. C’est demain que Michelle devrait revenir. Reviendra-t-elle ? Je ne sais pas. Le drame qui fut le nôtre, ne le fut-il que dans mon imagination d’aveugle ? Je voudrais le croire. S’il fut réellement, que pense Michelle depuis un mois, et que va-t-elle faire ? A quoi va-t-elle se résoudre ? Écoutera-t-elle la voix de la bande joyeuse, qui l’appelle vers tout ce que je ne puis, moi, lui offrir ? Ou bien, fidèle à elle-même, reviendra-t-elle près de moi, qui ai besoin d’elle ? La nuit est noire autour de moi. Je pense à ma mère, dont je n’ai pas de nouvelles. Je pense à Michelle, qui fut, pendant dix années, le soutien et la grâce de ma vie. Je pense à Georges, emporté dans le tourbillon d’Odette. Je pense à Jacques qui navigue vers ses rêves. Je pense à mon père qui est mort héroïquement après avoir sacrifié l’affection de sa femme et de son fils. Comme la nuit est noire autour de moi ! Et que me réserve demain ? Aurai-je, demain, le télégramme que j’espère, oui, que j’espère de Michelle ?

XCIX

J’ai reçu, ce matin, la visite d’un ami que je n’attendais pas. A peine pensais-je à lui de temps en temps, sans oser me demander ce qu’il était devenu. Nous avions achevé nos études ensemble, à la Sorbonne, et une camaraderie assez étroite nous unissait. C’était une de ces camaraderies d’adolescence qui n’ont besoin que de fort peu pour se transformer en amitié durable. Mais nous nous étions séparés à l’heure du service militaire. Notre camaraderie se relâcha, s’estompa.

Vint la guerre.

Depuis la guerre, je n’ose pas me demander ce que sont devenus tel et tel condisciples d’enfance. J’ai su que plusieurs ont été tués. Je ne veux rien savoir des autres. Je crains qu’il ne me faille creuser trop de tombes dans ma mémoire. L’ami de ce matin, je ne l’attendais plus. Il est entré en criant mon nom, et j’ai tout de suite reconnu sa voix. Mais il cria :

— Pierre, Pierre, où es-tu ?

Et je connus alors qu’il est aveugle comme moi. Sa mère l’accompagnait. Elle nous mena l’un vers l’autre. Je tendis les mains en avant, les posai sur les épaules de mon ami, serrai de toute mon émotion. Mais lui ne répondait pas à mon élan, et je dénouai mon accolade en laissant glisser mes mains le long de ses épaules. Je reculai : sous mes mains, les manches de son manteau étaient vides. Le malheureux a perdu les deux yeux et les deux bras, au Chemin des Dames, en 1917. Pendant plus d’une heure, nous avons causé. Il était content de me présenter à sa mère. Moins timoré que moi, il me questionnait.

— « Et ta mère ? me disait-il. Et ton père ?

Je lui parlai plus longuement de ma femme. Il ne s’étonna pas de ce qu’elle fût absente. Il n’est pas marié. Il me dit :

— « Tu as de la chance.