XIII
Cette première saison d’été que j’avais passée à Guéthary avec ma mère, elle compte dans ma vie parmi les époques suprêmes. Là, à des riens sur lesquels je pourrais insister, mais dont je ne pourrais reconstituer l’importance que par une espèce de fiction, je sentais que ma mère avait dû souffrir, devait souffrir. De quoi ? Contre ces mystères qui les émeuvent, les enfants exercent sans succès leur imagination. L’intelligence n’y démêle rien. Dans le domaine de la sensibilité, tout ce que l’on croit découvrir ne fait que recouvrir les événements sous les bariolages d’une réalité fallacieuse. Ou l’enfant s’y endurcit, ou il s’énerve. Tout dépend de la mère. La mienne m’avait insinué peu à peu, comme malgré elle, un respect de la femme qui paraîtrait bien étrange à bien des jeunes gens d’aujourd’hui. Non pas que ma mère fût le moins du monde féministe. Elle ne s’avisa jamais de réclamer pour son sexe des droits, d’ailleurs discutables, certainement illusoires. Mais elle mit son âme à m’inculquer une déférence profonde pour la faiblesse de celles que trop d’hommes pensent honorer en les traitant d’égal à égale. Elle n’avait pas tort. Je ne discute point de droits sociaux ou juridiques, qui sont de peu. Je note seulement qu’au physique et donc au moral, la femme exige des égards. Toutes les plus belles théories tombent devant cette nécessité de bon sens. Hercule a filé la quenouille aux pieds d’Omphale : la brute s’est inclinée. Honneur à la brute ! Honneur, surtout, à la chétive reine qui mérita pareil hommage et l’obtint ! Les hommes ne sont que ce que les femmes veulent qu’ils soient. Adolescent dont les yeux s’ouvraient au spectacle de l’univers, j’ai eu le privilège d’être guidé par une femme incomparable. Elle opérait par petites touches, par persuasion : c’est le meilleur moyen. Mais notre première saison de Guéthary ne devait pas s’éterniser. Deux mois de vacances coulent vite. Octobre nous emporta loin du pays basque. Plus solide, j’allais être interné dans un lycée de Paris. Et ma mère regagnait Lille, où mon père l’attendait.
XIV
Sur mes années d’études à Paris, je ne m’étendrai pas. Elles furent pour moi ce qu’elles furent pour les jeunes Français de ma génération. C’était un temps d’existence facile, où l’on perdait maintes heures à lire les poètes les plus modernes. On avait conscience qu’on les perdait, ces heures, et on les perdait généreusement. On peut prétendre, après coup, que nous avions, peut-être aussi, conscience qu’une sombre destinée nous guettait. Certains, du moins, nous prédisaient des heures plus cruelles. Des menaces de guerre avaient déjà couru, en 1911. Au vrai, fort peu d’entre nous se souciaient de l’avenir, quel qu’il dût être, même effroyable. N’ai-je point passé trois mois, à l’École du Louvre, sur des inscriptions araméennes dont la connaissance ne m’était pas sans doute d’une utilité très urgente ? Et nous écrivions tous des vers. Nous ne jurions que par Moréas et Henri de Régnier. Avec un louis en bourse, on était riche pour tout un jour. On payait trois francs les Poésies Choisies de Verlaine et les Fleurs du Mal. Des restaurants offraient des repas à vingt-cinq sous. Nos petites amies ne se lamentaient pas sur le prix des bas de soie : elles avaient autant d’insouciance que nous. Est-ce que ce temps fut, vraiment ? J’ai envie de murmurer : « Je te parle d’un temps, tu n’étais pas au monde. » Je ne parle pourtant pas du XIVe siècle. J’ai vécu en ce temps-là. Mon père avait été nommé à Paris. Ma mère, en cachette, ajoutait à l’argent de poche qu’il m’allouait comme un prêt à un soldat.
— Tu ne dois rien recevoir pour rien, me disait-elle.
Comme un soldat encore, j’avais, tous les samedis, permission de la nuit. Quand je rentrais, j’entendais tousser ma mère : elle ne s’endormait pas avant de savoir que j’étais revenu au nid, et elle toussait pour bien me montrer qu’elle ne dormait pas. En vérité, en vérité, que ce temps est loin ! Et que j’ai de candeur à m’en rappeler le charme ! Mais un aveugle, qui tend l’oreille derrière le mur des vivants, l’aveugle que je suis, où se réfugierait-il, sinon dans ses souvenirs ? Et comment n’éprouverais-je pas quelque tristesse quand, dans ces souvenirs, ma chère Michelle n’a pas de place ?
XV
Mieux que de la tristesse, j’éprouve du dépit à regretter que Michelle n’ait point sa place dans mes souvenirs des mois qui précédèrent l’août 1914. Je voudrais l’avoir connue plus tôt, sinon depuis toujours. Et je ne soupire pas après l’impossible. Car j’aurais pu connaître une Michelle aux cheveux longs. Il eût suffi du bon hasard d’une rencontre en somme fort banale. Depuis le premier été que nous avions passé, ma mère et moi, à Guéthary, nous nous étions attachés à ce coin de la côte ; et tous les ans, débarrassés de mes examens, nous nous installions sans délai dans la même maison. Alors commençait notre délicieuse solitude, que nous coupions de promenades en voiture vers l’intérieur du pays et, parfois aussi, de fugues à Biarritz ou à Saint-Jean-de-Luz, voire à Hendaye ou à Bayonne. Mais c’est à Saint-Jean-de-Luz que nous allions le plus souvent. Et c’est à Saint-Jean-de-Luz que j’ai rencontré Michelle. Je ne dis pas nous, je dis je ; j’étais seul, et ce fut en 1915, à l’hôpital, tandis que ma mère accourait de Paris à la nouvelle de ma blessure. Je faisais de la fièvre, mon bras immobilisé me gênait, et j’étais triste parce que j’avais appris la mort de l’excellent camarade tombé sous les éclats du même obus qui m’avait renversé. Infirmière, Michelle s’arrêta devant mon lit.
— Vous souffrez ? me demanda-t-elle.
Malgré moi, des larmes glissèrent de mes yeux. Michelle s’approcha.