— Voyons, voyons ! fit-elle. Un peu de courage. La semaine prochaine…
Mais je pensais à mon camarade mort. Je dus l’avouer. Michelle me prit la main valide, s’assit en face de moi.
— Mon pauvre petit ! dit-elle.
Elle parla. Je ne sais pas exactement tout ce qu’elle me dit : je pensais à mon camarade mort. Mais j’ai retenu ceci : ce jour-là, je sus que Michelle, depuis sa naissance, passait tous les étés avec sa famille à Saint-Jean-de-Luz. Et nous nous étions peut-être trouvés cent fois nez à nez sur la jetée sans qu’aucun des deux eût jamais remarqué l’autre. Le hasard ne nous avait pas servis.
XVI
Étranges démarches de l’amour ! Pendant des années, on a vécu près d’une femme, ignoré d’elle et l’ignorant, on lui a peut-être, sans y faire attention, cédé le trottoir dans une rue étroite ; on l’a peut-être regardée ; on ne l’a pas vue. L’eût-on vue, lui eût-on été présenté, eût-on causé avec elle, on n’eût peut-être conçu pour elle aucun sentiment particulier. Mais qu’on soit devant elle un certain jour plutôt qu’un autre, et tout devient différent ; et il ne faut qu’un petit nombre d’heures pour décider qu’on ne pourra pas vivre sans cette femme et pour s’étonner qu’on ait pu vivre sans elle jusque-là. Telle fut ma très simple aventure en face de Michelle. Elle me semble, en effet, très simple aujourd’hui, après une dizaine d’années ; mais j’en fus émerveillé d’abord, je ne veux pas me le dissimuler ni en rougir. Et pourtant, je ne dois pas dissimuler davantage que je n’ai pas compris tout de suite que cette jeune infirmière, qui s’était intéressée à ma détresse comme elle s’intéressait probablement à la détresse de mes compagnons d’hôpital, serait la femme de ma vie.
A vingt-quatre ans, avec l’éducation que ma mère m’avait donnée, j’étais encore moi-même fort jeune, et plus jeune peut-être que cette infirmière qui n’avait pas vingt ans. Loin de m’endurcir, les dix mois de guerre que je comptais à mon actif comme canonnier dans une batterie de 75, avaient développé ma tendresse latente : ces hommes si volontaires qui supportaient tant de peines, croira-t-on, au seul rapport d’un combattant, qu’ils n’étaient que de pauvres hommes tourmentés des souvenirs les plus doux ? Groupés autour d’un litre de gros vin ou d’un poulet froid apporté par le vaguemestre, ils se guindaient à crâner, à rire : ils pensaient, cependant, à autre chose. Le plus cruel cachait sous sa capote boueuse un cœur pantelant. On a plaisanté de quelques hôpitaux et de quelques infirmières. J’affirme, moi, qu’avant de rêver à des baisers, un blessé ne rêvait que d’une main blanche sur son front. Nos infirmières furent sans rivales. Combien sommes-nous qui leur devons, plus qu’aux chirurgiens, et la vie et le goût de survivre ?
C’est ce que, pour ma part, je dois à Michelle.
XVII
Je ferais un bien mauvais écrivain. Voilà que j’ai l’air d’oublier que j’avais mis ma mère au-dessus de tout et, sans transition, je déclare que je tins d’une autre, après ma première blessure, le goût de revivre. Attiré par le nom de Michelle, j’ai devancé les événements pour arriver plus vite à la cause du drame ; je n’ai pas eu davantage le temps d’échapper à la nostalgie de la guerre. Je m’en excuserais, si la guerre ne m’avait pas fermé les yeux à jamais après avoir placé Michelle sur mon chemin, si je ne tirais pas de la même source ma misère et ma consolation. Mais il y a plus : la guerre aussi m’a pris ma mère, par contre-coup, et de façon navrante pour le fils que j’étais. Comment noter cela sur le papier, comment le préciser avec des mots, sans risquer d’en dire plus que je ne veux, que je ne dois, que je ne peux en dire ? Car c’est lentement, malgré elle sans aucun doute, que ma mère s’est détachée de moi, même si elle ne le chercha point.