Mais voilà que je vais encore trop vite et que je devance les événements. Je risque, cette fois, d’embrouiller tout. Au reste, plus je diffère l’instant où j’inscrirai ici l’origine du mal, plus je mériterai qu’on m’accuse d’ingratitude ou d’insensibilité.
Mais suis-je responsable si la mort de mon père ne m’a pas ému outre mesure ? Il avait toujours semblé refuser qu’on l’aimât. Quand éclata le coup de tonnerre du 2 août 1914, je ne l’avais presque pas vu depuis environ deux ans, car j’achevais en Normandie ma deuxième année de service militaire. Le 5 août, je partais pour la frontière de l’Est sans avoir embrassé mes parents. Le 21, je recevais le baptême du feu près de Charleroi. Le même jour, à quinze kilomètres de mon régiment, mon père, à la tête du sien, se faisait tuer pour protéger la retraite de sa division. Je ne l’appris qu’après la bataille de la Marne, devant Brimont, par une lettre de ma mère.
Ma mère, elle, dès la mobilisation, avait rejoint son poste, dans un des grands hôpitaux de Paris. Nous nous étions vus pour la dernière fois le 8 juillet 1914. Je ne la revis que le 20 mai 1915, quatre jours après mon arrivée à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz, où elle accourut quand elle sut que j’étais blessé. On m’avait déjà charcuté le bras ; et le premier sourire qui s’était penché sur mon lit venait de Michelle.
XVIII
Lorsque ma mère, à son tour, se pencha sur mon lit, je ne pus pas me jeter dans ses bras comme je l’aurais fait si ma blessure ne s’y était pas opposée. Je demeurai inerte. Seuls mes yeux lui donnèrent, de mon regard le plus tendre, la meilleure preuve de ma joie. Heureuse de l’escorter, Michelle se tenait près de ma mère et nous examinait en silence. Gênée peut-être, à moins qu’il ne faille lui imputer déjà quelque motif d’un autre ordre, ma mère se tourna vers Michelle, et la remercia, sans excès. Michelle comprit. Elle nous laissa.
Ma mère, grande et droite dans sa cape bleue d’infirmière-major, examinait la jeune infirmière vêtue de blanc qui s’éloignait.
— Qui est-ce ? me demanda-t-elle.
Je répondis ce que je savais : presque rien, son prénom, car j’avais mal entendu son nom quand elle me l’avait prononcé, et que sa famille possédait une villa sur la colline de Ciboure, et puis rien de plus.
— Je me renseignerai, dit ma mère. Elle est bien jeune !
— Elle est très gentille, répondis-je.