LE lendemain matin, Robert, armé d’un bâton, arrivait à Rome.

Sitôt la porte de la ville franchie, il s’élança, courant, sautant, hennissant, contrefaisant le fol à merveille. Tant et si bien que, l’un après l’autre, les bourgeois sortirent de chez eux pour regarder l’étonnant personnage qui leur arrivait. Mais, dès qu’il en voyait un s’asseoir sur le seuil de sa maison, Robert se précipitait sur lui en le menaçant de son gourdin.

En peu de temps, toute la ville connut le fol. Des groupes nombreux de badauds se portaient à sa rencontre; d’autres le suivaient. Sur son chemin, les huées promises allaient peu à peu croissant. Bientôt le reste s’ensuivit. On lui jeta de la boue, des ordures, des savates; on le frappa. Mais lui, qui allait son chemin, obliquait parfois, et parfois se retournait pour faire semblant de châtier les insolents. Et la populace reculait. Et lui se gardait bien de donner aucun coup. Et la populace revenait à l’attaque.

On comprit qu’il était plus sot que méchant, et qu’on pouvait le houspiller à plaisir, sans avoir rien à craindre de sa part. La foule, qui devient vite féroce, ne se priva point de s’amuser aux dépens du pauvre fol inoffensif. Et l’on en vint bientôt à le poursuivre avec des pierres.

Déjà Robert saignait de plusieurs coups reçus. Il commençait à faiblir. Il voulut s’échapper. Mais la foule s’était amassée autour de lui. Il suait à grosses gouttes. La force loi manqua, et l’haleine. Il crut qu’on voulait l’assommer sur place. Aussi, faisant un dernier effort, il s’ouvrit un passage, et, fuyant sans se retourner, il courut tout droit vers la tour maîtresse qui se dressait au cœur de la ville, et qui était la tour du palais de l’Empereur.

Maintenant, si vous voulez bien me prêter un peu d’attention, je vais vous conter quelque chose d’inouï, mais auparavant je vous parlerai de l’Empereur.

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L’Empereur dont je vous parle, et qui régnait alors à Rome, était assurément le meilleur empereur du monde. Il avait toutes les vertus: bravoure, générosité, courtoisie. Et il était aimé de tous ses sujets, sauf d’un seul qui le haïssait profondément, et qui était son propre Sénéchal, lequel avait pu oublier ses devoirs jusqu’à déclarer la guerre à son maître et seigneur.