Au reste, voici pourquoi.
L’Empereur avait une fille, si belle, que nul ne connaissait de femme plus belle. Elle était malheureusement affligée, depuis sa naissance, d’une cruelle infirmité: elle était muette. Elle entendait bien et comprenait tout ce que l’on disait; mais elle ne parlait pas; elle n’exprimait ses pensées que par signes. Or, comme elle était néanmoins la grâce et la beauté mêmes, le Sénéchal s’était épris d’elle, mais épris à ce point, qu’il eût accepté de s’en aller pieds nus et sans ressources à travers le monde, pourvu qu’il eût avec lui la blonde damoiselle.
Il l’avait demandée en mariage à l’Empereur. Mais l’Empereur, qui n’avait pas d’autre héritier, chérissait tendrement sa fille: il la lui refusa. S’il avait prétexté qu’elle était trop jeune, il aurait peut-être éconduit le Sénéchal sans l’irriter. Peut-être toutefois avait-il ses raisons, que nous ne connaissons pas, d’agir autrement.
Le Sénéchal pourtant était de haute naissance. Il possédait vingt bourgs, trente châteaux, et quatre villes en Lombardie. Sa famille était des mieux réputées et des plus glorieuses, et il n’y avait pas dans tout l’empire de seigneur qui comptât à son actif autant de terres que lui. Du refus de l’Empereur, il éprouva donc chagrin, honte, colère, et l’envie de se venger.
Voilà donc pourquoi le Sénéchal avait déclaré la guerre à l’Empereur. Il la mena rapidement et durement. Il envahit les terres impériales, les ravagea, et menaça Rome. En vain l’Empereur avait-il essayé de résister. Le Sénéchal, excellent guerrier, s’était ouvert par la force le chemin. Il n’assiégeait pas encore la ville. Il s’en tenait même à une assez grande distance, se contentant d’occuper les marches de l’empire, car il préférait peut-être intimider seulement l’Empereur et il craignait peut-être aussi de s’aventurer trop; mais les Romains craignaient qu’il ne poussât plus loin ses succès, et ils n’osaient non plus s’aventurer loin de leur capitale.
Or les choses étaient en cet état, quand Robert, contrefaisant le fol et poursuivi par la populace, se dirigea vers le palais de l’Empereur.
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A cette heure là, l’Empereur était à table.
Robert, courant et suant, se précipita sur la porte du palais. L’huissier de service voulut l’arrêter, avec son bâton. Mais Robert, harcelé par ses bourreaux, lui échappa savamment d’un bond de côté, et franchit le porche.
L’huissier appelait à l’aide. Et, tandis qu’à la porte du palais d’autres sergents contenaient la populace, quatre huissiers s’élancèrent à la poursuite du fol. Mais il était déjà loin d’eux.