—«Et quoi donc?» fit l’Empereur.
La gouvernante expliqua:
—«Sire, ce matin, au moment qu’après avoir dépassé le petit bois, vous plantiez votre bannière dans la plaine, notre Damoiselle était accoudée à sa fenêtre pour vous regarder, quand elle vit, sous le pin qui couvre la fontaine du jardin, le bouffon tendre les mains vers le ciel; puis un chevalier armé de blanc arriver sur un cheval blanc, descendre, donner ses armes et son cheval au bouffon; et le bouffon, armé, courir au galop vers la bataille. Ainsi le bouffon serait le preux qui déconfit les Turcs. Et ce n’est pas tout, Sire. Une fois la victoire assurée, le bouffon revint au jardin, par la brèche, à cheval, avec ses armes, sauf la lance. Sous le pin, il rendit armes et cheval au chevalier qui les lui avait confiés, lequel disparut en toute hâte et s’évanouit; après quoi, le bouffon se lava le visage à la fontaine, car il l’avait taché de sang en maints endroits. Voilà, Sire, ce que votre fille dit qu’elle a vu avec ses yeux grands ouverts, ce qu’elle veut vous apprendre, et ce qu’elle vient de nous révéler.»
—«Juste Dieu!» s’écria l’Empereur. «J’apprends maintenant merveilles, et c’est la première fois de ma vie que j’en apprends de semblables. Moi qui croyais que ma fille jolie était la plus sage des filles, la plus courtoise et la plus raisonnable, je vois qu’elle est devenue folle à plaisir, et si bien que j’aimerais mieux la savoir morte que telle. Oh! je devine pourquoi mon pauvre fou lui tient tant au cœur: c’est parce qu’il ne parle pas plus qu’elle-même. Le vilain répète souvent ce proverbe: «Qui se ressemble s’assemble.» Ma fille a la tête tournée. Emmenez-la dans sa chambre! Et surveillez-la de près, gouvernantes! Je ne veux plus qu’elle raconte cette sotte histoire, ni qu’elle s’intéresse encore à mon bouffon. Elle m’a fait beaucoup de peine en se levant pour le saluer, quand il est entré dans la salle du festin, tout à l’heure. J’ai bien vu dès cet instant qu’elle était devenue aussi folle que lui. Emmenez-la.»
Les gouvernantes emmenèrent la jeune fille en larmes.
Cet incident marqua la fin des réjouissances. Le Pape, d’abord, prit congé de l’Empereur. Puis, peu à peu, tous les invités se retirèrent. Et Robert alla reprendre en se traînant sa place ordinaire dans le chenil, sous l’escalier de la chapelle.
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Ainsi s’acheva cette grande journée, et telle fut la première des aventures de Robert que je vous avais annoncées pour la huitième année de son séjour à Rome et de sa pénitence. Mais je vous conterai les autres sans tarder.