ECOUTEZ-MOI, grands et petits. Je veux vous conter une histoire merveilleuse à souhait. C’est une histoire de jadis et c’est l’histoire de Robert le Diable.
Jadis, voilà longtemps, fort longtemps, il y avait un duc de Normandie très riche, très valeureux, aimé de tous ses vassaux, et réputé pour sa bravoure et sa justice. Il eût été le plus heureux des hommes, s’il avait eu l’espoir qu’après sa mort son duché passât en de bonnes mains. Mais nul enfant ne lui était né qui réjouît sa vieillesse, et le duc se désolait de n’avoir pas d’héritier.
Plus encore que le duc, se lamentait la duchesse. Elle était fille de comte, et douce, et gentille, et pleine de toutes sortes de qualités. On l’aimait bien aussi. Elle accueillait les pauvres gens avec des paroles tendres; nul ne s’adressait à la duchesse sans obtenir d’elle réparation ou récompense. Et comme on connaissait quel était son chagrin de n’avoir pas d’enfant, chacun la plaignait et s’attristait de sa peine.
Vainement, pendant de longues années, le duc et la duchesse avaient prié Dieu de leur accorder un témoignage vivant de sa bienveillance. Ils avaient fait de grandes promesses, ils avaient fait de grandes prières: ils demeuraient sans enfant.
Souvent, la duchesse, pour pleurer, se retirait dans le château, tandis que le duc courait les bois à la poursuite de quelque cerf. A mesure que les années s’ajoutaient aux années, elle souffrait davantage. Elle songeait aux malheureuses femmes qui n’ont pas toujours à manger pour elles-mêmes et qui doivent néanmoins nourrir trois ou quatre petits, et elle songeait à elle, qui aurait pu élever si facilement tant d’enfants, et qui n’en avait pas un seul. Et elle se croyait haïe de Dieu, que ses prières ne touchaient pas.
Or, un jour après la Pentecôte, tout le pays apprit une nouvelle inespérée: c’est que la duchesse allait enfin être mère. Dans le duché, gens d’en haut et gens d’en bas en firent de belles fêtes. Du premier au dernier, et depuis le duc jusqu’au plus humble vilain, tous se réjouirent, tant par affection pour la duchesse que par contentement personnel, à la pensée qu’un héritier digne de leur duc leur maintiendrait en paix et prospérité la campagne et les bourgs.
Hélas, je vous le dis tout de suite: ils ne se doutaient pas de ce qui les menaçait.
*
* *
L’enfant naquit. C’était un fils. Le duc manda les évêques pour le baptême. L’enfant reçut le sel, l’huile et l’eau; on lui donna le nom de Robert, puis on le remit aux nourrices chargées de le nourrir. Il venait à peine de naître, il se montra tout aussitôt méchant et terrible.
Quel enfant, Seigneur, quel enfant! Nuit et jour, il pleure et crie sans raison. Quoi qu’on fasse, il ne s’apaise jamais. Que la nourrice, pour essayer de le calmer, lui offre le sein, il crie encore et la mord furieusement. Il ne laisse pas un instant de repos à ceux qui l’ont en garde. On ne sait ce qu’il veut, on ne sait comment le satisfaire, on n’ose pas s’approcher de lui, car ses cris en redoubleraient. Les nourrices surtout le craignent, car il les blesse toutes l’une après l’autre; tellement, qu’elles durent se résoudre à l’allaiter au moyen d’un cornet d’ivoire; mais, pour se venger d’elles, et ne pouvant plus les mordre, il les bourrait de coups de pied. Quel enfant, Seigneur, quel enfant! Et que promet pareille enfance? La duchesse et le duc se le demandaient avec inquiétude.