Joignez que Robert grandissait merveilleusement. Il grandissait plus en un jour qu’un autre en une semaine. Robuste à miracle et beau comme pas un, il étonnait ceux qui le voyaient. Mais sa précoce beauté s’éclipsait devant son effronterie aussi précoce.

Avant l’âge, il apprit à marcher en se traînant d’escabelle en escabelle. C’était un jeu pour lui, et quel jeu! Ne s’amusait-il pas, en effet, à renverser escabelles et bancs sur les nourrices et les servantes? Plus tard, au reste, il eut un autre jeu: quand il marcha seul et put courir, il s’amusa par toute la maison à soulever la poussière; ou bien, s’il rencontrait un chevalier, il lui en lançait à poignée en plein visage, puis, le coup fait, il s’enfuyait, riant aux éclats. Voilà de jolis jeux, n’est-ce pas, pour un enfant?

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Il trompait de façon incroyable toute espèce de surveillance. On le croyait ici, il était là-bas. Cent fois dans la journée, il s’échappait, en quête d’un mauvais tour à tenter. Il se glissait partout, effrayait les servantes, brutalisait les valets interdits, et s’attaquait au premier venu.

Les plus respectables vassaux de son père ne l’intimidaient point. Tandis que, par déférence pour le duc, ils ne résistaient pas, lui les mettait joyeusement à mal, déchirant robes et manteaux; et, si la victime faisait mine de se fâcher, il lui infligeait quelque outrage plus grave. De quoi les autres ne se plaignaient peut-être pas; mais peu à peu, à mesure que Robert grandissait et commettait de pires incongruités, les visiteurs devenaient plus rares à la porte du château. Il n’était pas de seigneur si bien apparenté qui ne redoutât de se trouver chez le duc en face de Robert. Et clercs et prêtres, jadis reçus et traités au château avec tant d’égards, imitaient prudemment les seigneurs.

Robert eut quinze ans; les avanies qu’il infligeait étaient de plus en plus pénibles. Quant aux enfants de son âge, fils de seigneurs ou fils de vilains, dont il avait recherché la compagnie, mais à leur dam, ils le fuyaient à qui mieux mieux, le respect les retenant et la force leur manquant. Ils ne le nommaient entre eux que Robert le Diable.

Robert le Diable! Il méritait ce nom, sans nul doute, car il s’attaquait à quiconque se présentait devant lui, chevalier ou goujat, homme ou femme, mais spécialement aux gens d’église. Tout ce qui était d’église excitait sa fureur, jusqu’aux objets du culte et autres précieux ornements, qu’il détruisait avec plaisir chaque fois qu’il en trouvait l’occasion. Combien de magnifiques vitraux de chapelles ne brisa-t-il pas à grands coups de pierres jetées? Il s’acharnait sur les malheureux qui se laissaient prendre par lui en flagrant délit de dévotion. De cela principalement on s’effrayait autour de lui, et l’on se répétait tout bas ce nom que les enfants lui avaient donné: Robert le Diable.

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Le duc, à qui les plaintes arrivaient, perdait chaque jour un peu plus d’espérance et de contentement. Il réprimandait Robert, lui remontrait l’indignité de sa conduite, l’exhortait à changer de manières, et n’obtenait rien. Et il en venait à se demander s’il ne regrettait pas d’avoir tant prié pour un fils qui était un tel fils.

La duchesse de son côté pleurait, comme elle avait pleuré quand elle se lamentait d’être sans enfant; mais ses larmes étaient plus amères qu’autrefois. Elle s’accusait d’avoir mis au monde un vrai démon dont elle devinait qu’il n’irait qu’empirant, et, humble et contrite, elle s’enfermait dans sa chambre, où elle se morfondait en secret.