Quand les nappes furent ôtées et pliées, les barons, pour faire diversion, parlèrent entre eux du combat de la journée. Nobles et modestes, et sachant tous ce qu’ils valent, ils se contèrent sans forfanterie et sans honte leurs exploits et leurs faiblesses, leurs actions d’éclat et leurs instants de doute. Car ils sont tels, ces bons chevaliers: loyaux et probes en toute simplicité. Et naturellement, ils n’oublient pas de parler du grand vainqueur, de leur champion, de leur héros, de leur modèle: du Chevalier Blanc. Et ils ne rougissent pas d’avouer et de proclamer que le succès de la journée lui est dû en entier.

Aux récits qu’il entend, l’Empereur s’enorgueillit et se rassérène. Lui-même, à son tour, il parle longuement de ce qu’il a vu des prouesses du Chevalier Blanc.

—«Quel homme singulier! Trois fois, il a défendu Rome de son propre chef. Trois fois, il nous a rendu ce pays qu’on voulait nous arracher. Trois fois, il nous a conquis un surcroît d’honneur et de gloire. Et jamais il ne veut se faire connaître. Pourquoi? Nul ne pourrait dire s’il est roi, empereur, comte ou duc. Mais je soupçonne qu’il est de haut rang, pour fuir ainsi notre gratitude. Car il n’est pas d’homme à ma connaissance, qui, après avoir fait tant en notre faveur, ne serait pas venu nous demander sa récompense. Si celui-ci n’est pas venu et ne vient pas, c’est qu’il est de si haut parage qu’il n’a cure d’aucune récompense humaine. Cependant, il me pèse beaucoup de le savoir blessé. Oh! s’il venait à nous, nous réparerions bien nos torts, pourvu qu’il daignât recevoir ce qu’il mérite. J’en prends ici l’engagement, Seigneurs: je lui ferais aussitôt épouser ma fille, qui est la chose au monde à quoi je tienne le plus; et je lui laisserais l’empire après moi. Ainsi je pense qu’il n’aurait pas à se plaindre de nous. Qu’il vienne seulement! et il sera votre seigneur, et il aura ma fille jolie.»

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Alors,—mais oui, vous devinez,—la fille de l’Empereur se lève comme les autres fois, et elle indique le bouffon, et elle balbutie, et elle fait des signes à son père; et tous les assistants comprennent qu’elle veut dire que le minable bouffon et le merveilleux Chevalier Blanc ne sont qu’un seul et même personnage.

—«Vrai Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Il faut que ces folies cessent.»

Puis, s’adressant aux gouvernantes:

—«Dames!» dit-il, «je vous le jure par l’âme de mon père, si vous n’arrivez pas à corriger ma fille et à la remettre dans le droit chemin, vous sentirez le poids de mon dépit!»

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Nul n’avait à discuter les ordres de l’Empereur. Nul ne les discuta. Au milieu d’un silence pénible, les gouvernantes emmenèrent la Damoiselle éplorée.