A sa vue, la fille de l’Empereur s’était dressée. Elle attendit debout qu’il fût près d’elle; puis, mains jointes, dans un geste très simple, elle inclina profondément, gravement, devant lui, sa jolie tête blonde; après quoi, elle se rassit.

L’Empereur, peiné, redouta que sa fille ne renouvelât ses incongruités des festins précédents.

—«Elle est toujours folle!» songea-t-il.

Mais, hochant la tête d’un air mécontent, afin de donner le change, il s’écria, comme les autres fois:

—«Dieu! que ce peuple est vil, qui profite de notre absence pour se distraire si bassement! Qu’avaient-ils besoin de battre mon fou pendant que nous étions aux prises avec les Turcs? Regardez-le: jamais on ne l’avait à ce point maltraité. Il a le visage meurtri, et il tire la jambe. Regardez-le, comme il a l’air triste, malgré ses grimaces!»

Il n’ajoute rien. Un silence se fait après ses paroles. L’Empereur est mécontent et sa colère n’est pas feinte.

Sur son ordre, on apporte à manger au bouffon. Comme d’habitude, on présente d’abord la viande au chien, qui est à sa place ordinaire, sous la table de son maître. Comme d’habitude Robert, se traînant jusqu’au chien, lui enlève un morceau de la gueule, mais c’est sans ardeur, et il le mange sans sa voracité coutumière; et il ne mange que trois morceaux, du bout des dents; et il abandonne tout le reste au chien sans le lui offrir lui-même, morceau par morceau, comme il faisait d’habitude. Il a beau se contraindre pour ne pas se trahir, il est trop faible, il souffre trop.

—«Oh!» s’écrie l’Empereur. «Il est plus malade qu’on ne croit. Maudits soient les lâches! Je les châtierai.»

L’Empereur est fort en colère. Près de lui, sa fille est toute contrite d’angoisse. Et tous les barons demeurent silencieux.

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