J’avais été trop étonné de ce que je venais d’entendre pour n’en pas demeurer étonné, maintenant, quand je me rappelle le détail de ces aveux. Était-elle sincère? Je me pose la question. Dois-je penser qu’à force de l’aimer et de lui découvrir mes faiblesses, je lui avais peut-être transmis mon inquiétude, imposé mes craintes, suggéré de m’aimer comme je l’aimais? Dois-je penser que, malgré elle ou volontiers, elle s’était en m’aimant mise à l’unisson de mon amour? Ou faut-il croire à une comédie, à une horrible comédie, ou tout au moins à un jeu charitable? On en jugera comme on voudra, lorsque j’aurai terminé mon récit. Nous n’en sommes, pour le moment, qu’à la semaine de calme et de joie qui précéda mon départ pour Argenton.

Ces alternatives d’enthousiasme et de découragement qui se succédaient avec une espèce de rythme depuis le début de notre liaison, elles marquent l’ordinaire progrès de tout amour; je n’ai pas la prétention d’avoir aimé comme personne jamais n’aima. Si j’ai souffert en aimant une femme qui m’échappait tout de même que nous échappe une poignée de sable, j’en ai souffert d’abord parce que je ne suis ni d’un âge ni d’un tempérament à chercher un dérivatif dans la révolte. La révolte flambe et illumine, la résignation brûle et consume. Les amours violentes ne durent pas. Car on m’objecterait: «Si votre amie vous aimait, elle n’aurait pas hésité à vous sacrifier ses enfants.» Mais notre liaison eût flambé, et qu’en serait-il resté, après une brillante nuit d’ivresse, que du dégoût, du mépris, et des cendres ternes? C’est dans les livres et chez quelques malades ou des adolescents égarés par des lectures, que l’amour tourne au feu d’artifice somptueux. Hélas! j’ai moi-même allumé trop de fusées dans les champs de la guerre; à leur lueur hallucinante j’ai vu devant moi, sur la plaine trouée d’obus, moins de vivants que de cadavres; je suis à jamais guéri de la vaine splendeur de tous les feux d’artifice.

Je rêvais de lampes voilées, d’une douce lumière qui aurait doré les cheveux de celle que j’aimais, le soir, à l’heure où la journée finie rapproche ceux qui s’aiment. Rêve de paix, rêve de durée. Rêve à moi défendu. Pourquoi fallait-il qu’elle ne fût pas libre, qu’elle ne pût pas se libérer sans s’arracher le cœur, celle qui eût peut-être apporté dans ma maison prête à la recevoir ce qui n’y fleurira sans doute jamais? Car j’avais en horreur cette ombre trouble où nous végétions: j’y étouffais comme dans une chambre qui sent la fièvre.

Fuir? Me dégager? Mais je m’accrochais à la moindre excuse, à la moindre espérance. Je me persuadais que ma patience aurait un jour sa fin. Quand je trouvais des raisons de mettre en doute la sincérité de mon amie, j’en trouvais d’autres aussitôt pour me rassurer. Qu’elle parût, qu’elle s’expliquât,—et elle avait toujours une explication à m’offrir,—et mes incertitudes s’évanouissaient.

Ainsi j’oscillais du désespoir à l’enthousiasme; car aux amants séparés, même s’ils dédaignent ou redoutent d’employer de grands mots, tout prend figure d’importance; peines et joies s’aggravent et s’enflent; parce que l’un des deux est absent, les chagrins de l’autre s’exaltent dans la solitude; et si l’absent revient, le chagrin plie, se courbe, renonce, et la foi, la foi rafraîchissante, s’épanouit: il en est de l’amour comme de toutes les misères humaines: il suffit de si peu de chose pour consoler qui souffre et lui rendre le goût de vivre! Ainsi je couvre aujourd’hui d’une excuse générale, par pudeur, toutes les excuses que je me donnais et l’orgueil momentané que j’eus d’endurer une passion exceptionnelle.

Fus-je flatté d’apprendre de mon amie qu’elle fût, et à mon insu, jalouse? Certes non. Mon premier mouvement fut de défiance. Le second, de gratitude. Je la remerciais de sa gentillesse. N’était-ce point pure gentillesse de me laisser entendre si précisément que nos deux cœurs—expression commode—battaient ensemble? Un amant peut-il savourer satisfaction plus grande? Et, en réfléchissant, en revenant, le soir, dans ma solitude, sur l’aveu délicat de mon amie, j’arrivai même à y croire sans trop de difficulté. J’étais encore sous le coup de l’émotion que j’avais ressentie en apprenant par quels subterfuges mon amie se dérobait à un devoir odieux. Cela joint à ceci, ceci corroborant cela, comment aurais-je pu bouder contre mon bonheur?

Souvenirs merveilleux de cette dernière semaine de juin, avec quels parfums de printemps clos vous m’enveloppez! Je ferme les yeux, comme je les fermais alors dans mon allégresse progressive. Chaque jour me réservait en effet une joie nouvelle. Je n’ai pas encore dévoilé la meilleure, celle qui devait emporter toutes les autres. Il m’en souvient comme d’un jour d’ivresse. J’ai honte d’en parler, sinon d’en garder précieusement la mémoire, et l’on me pardonnera si je n’en dis que l’indispensable.

C’est le châtiment de deux êtres qui s’aiment dans l’adultère que de ne pouvoir, sans ignominie ou sans angoisse, aller jusqu’au terme de leur amour, jusqu’au terme de tout amour, qui est de procréer. De là cet opprobre de vice qui flétrit les liaisons clandestines, quoique deux êtres qui s’aiment ignorent d’instinct le vice. Mais, par un retour de paradoxe, la morale la plus élémentaire exige que ceux-là qui semblent s’arroger des libertés détestables, se gouvernent plus sévèrement que quiconque.

Jamais, avec mon amie, nous n’avions abordé telle matière. Je ne savais pas ce qu’elle en pensait. Je ne désirais d’ailleurs pas, on le croira volontiers, j’espère, compliquer une situation assez pénible, et j’ai trop parlé de moi pour que je m’attarde à protester ici de ma discrétion. Jamais donc je n’avais rien tenté de dangereux. Deux ou trois fois, retenu, je m’étais senti près de succomber à la tentation. J’avais toujours résisté.

Or, l’avant-veille de son départ, l’avant-dernier jour de cette dernière semaine de juin, mon amie, que je ne devais plus revoir à Paris, m’arriva toute triste. J’en fus d’autant plus inquiet que, je l’ai dit, elle s’était, depuis plusieurs jours, montrée fort gaie.