INSENSÉ, peut-être, qui n’ai pas eu l’audace de forcer l’occasion! Trop de regrets m’enveloppent à présent. Je baisse la tête. Je fixe mon regard sur ce papier où je réveille des heures d’incertitude. J’écris lentement. J’hésite. Je relis ce que j’ai écrit. Vais-je poursuivre? Vais-je déchirer tous mes feuillets?
Je songe à ce geste légendaire du héros qui brise, après l’avoir épuisée, la coupe précieuse où nul ne boira plus, pas même lui. Il y a dans la vie des pauvres hommes des instants pareils dont rien ne renouvellera jamais l’éclat, des instants où les pauvres hommes se trouvent au sommet de leur trajectoire et où il leur serait merveilleux de disparaître tout à coup, en plein bonheur, en pleine apparence de bonheur. Mais voilà du rêve.
On le sent bien: j’arrive aux souvenirs mauvais de ma vie. Cette dernière semaine de juin, qui ne fut que d’enchantement, on sent bien, n’est-ce pas? que c’est la dernière semaine du malade condamné, celle où la maladie s’oubliant permet de sournois espoirs? Elle fut parfaite, je l’ai dit. Mais savais-je, mais sus-je que j’étais condamné? Non point. Tout m’incitait à l’espérance la plus quiète. Jamais comme alors je n’avais éprouvé que mon amie fût près de moi; jamais je n’avais pu davantage la croire mienne.
Mienne? Soit. Sauf que nous étions loin du temps qu’elle ne demandait rien et qu’elle acceptait tout ce que je proposais. C’est moi qui acquiesçais à tous ses désirs. Comme les rôles s’étaient renversés depuis que nous nous aimions! Cela frôlerait le comique, si je n’étais pas en cause. Mais je ne m’en rends compte qu’aujourd’hui. Et j’ai peut-être tort. La limite entre le comique et le tragique est aussi vague et mobile qu’entre le bien et le mal. L’acteur et le spectateur jugent différemment. Les autres décident, et nous, nous souffrons.
Ce séjour que j’allais faire près d’elle à la campagne, mon amie l’avait désiré, obtenu. Elle l’organisa. Je ne devais qu’obéir.
Le beau-frère nous attendait. Mon amie partait avec ses enfants et son mari. Je partais, moi, trois jours plus tard; mon amie comptait m’installer une chambre d’où j’aurais une belle vue du parc et, dans les communs, à côté du garage et des serres, une espèce de local sans emploi qui me tiendrait lieu d’atelier.
Ces détails ne sont pas inutiles; ils prouvent que la propriété d’Argenton appartenait à des gens assez riches pour jouer les seigneurs des siècles où les artistes ne travaillaient ni à la pièce ni à l’heure; que mon amie imposait à son entourage, comme à moi-même, ses désirs; et que je n’avais donc peut-être pas tort de me rendre là-bas non sans quelques appréhensions de paraître suspect, par exemple, et de tout compromettre, et d’encourir alors le pire blâme pour abus d’hospitalité. Mais n’insistons pas.
Il était entendu que je travaillerais sur place à mes statues et à ma fontaine, «dans l’atmosphère», disait en jargon mon amie, afin de me flatter; on me procurerait la pierre de mon choix, et licence de tailler directement selon ma fantaisie; avec cette seule restriction, qui pouvait me faire suspecter mais qui dégageait un peu ma conscience, que je travaillerais pour le plaisir, en souvenir de «mon pauvre oncle tant choyé jadis par mon amie alors qu’elle était gamine»: mensonge inattaquable.
Enfin toute liberté m’était d’avance accordée, car on sait ce que c’est qu’un artiste. Nul ne s’occuperait de moi, ni de mes humeurs ni de mes absences; je ne verrais personne quand je ne voudrais voir personne; je m’assoirais à table en blouse blanche ou en smoquine; j’aurais, bref, tous les droits.