Au mois de janvier 1920, je me contentais des raisons de vivre que peut avoir un homme sans famille qui vient d’échapper à un désastre et qui s’aperçoit qu’à trente ans, déjà vieux, quand toute œuvre d’art exige un temps si long, il n’a même plus d’ambition pour le stimuler. Comme je n’ai point souci de me poser en héros, je répète que je me confesse en pleine sincérité. J’abandonne mon cas aux moralistes, s’il en vaut la peine. Je leur saurais gré néanmoins d’essayer de me comprendre avant de me foudroyer ou de m’absoudre: ce seul effort que je leur demande est à peu près le seul que puisse demander un homme à un autre homme, faute de quoi le premier venu s’érige en juge tranchant, alors que nous avons tous besoin d’être compris et non jugés. Mais poursuivons.

Au mois de janvier 1920, j’allai chercher dans le Midi un peu de soleil et un peu de réconfort. Paris tout entier semblait chercher lui aussi son équilibre. Les premiers mois de la paix s’écoulaient difficilement. Des menaces politiques agitaient le pays. Trop de malheureux impatients faisaient craindre une révolution populaire que l’exemple de la Russie bolcheviste rendait attrayante pour les uns et fatale pour les autres, par contagion. De grands procès nés de la guerre mettaient au premier plan trop d’ignominies et de suspicions. Dans le même temps, on sentait que les Alliés sournoisement, comme de simples individus égoïstes, se disputaient les dépouilles d’une victoire qu’ils contribuaient à diminuer. A la faveur du désarroi général, les gens d’affaires opéraient. Les banques se multipliant devenaient autant de baraques de pari mutuel pour ces courses au billet de cent francs où se ruait la foule. Et, si j’ai dit que, dans la période d’angoisse qui précéda la guerre, les artistes avaient bu d’un vin lourd, ils ne burent après la paix signée que de l’eau. Les moins pauvres sont descendus à la misère. Il faut que l’amour de la beauté soit bien naturel pour que plus d’artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, poètes, ne se soient pas jetés dans l’épicerie rémunératrice. Mais chacun d’eux besogna comme il put, et l’art français n’a pas capitulé.

Pour ma part, j’emportais à Nice deux commandes que m’avait données un éditeur d’ouvrages de luxe dont la furie était presque étale: je devais lui rapporter en avril quinze aquarelles destinées à une Aphrodite de Pierre Louÿs, et trente dessins au crayon noir pour une édition in-4º des Croix de Bois de Roland Dorgelès qu’un prix de littérature venait d’imposer à l’attention du public. Je n’étais pas en effet un sculpteur de l’école cubiste, mes pierres ne forçaient pas l’intérêt aveugle des nouveaux-riches, et je gagnais ma vie par des expédients tout de même honorables. Ainsi, parmi d’autres ouvrages qui m’avaient été proposés, j’en avais retenu deux à mon goût, et je comptais illustrer l’un avec mes rêves d’artiste impénitent et l’autre avec mes souvenirs douloureux.

A Nice, la fièvre de ces premiers jours de 1920 était moins ardente. Et puis, à Nice, il y a du soleil en hiver et il y a la Méditerranée. Quiconque y passa, retrouvera sous ma réserve toutes ses impressions de cette unique Baie des Anges, comme au rappel de trois accords plaqués sur un piano remontent en mémoire toutes les splendeurs assoupies d’une sonate. Quant à celui qui n’a pas fait séjour sur cette côte, il admettrait mal, si j’essayais de l’analyser par des mots trop précis, l’émotion qui tombe pour moi du ciel méridional sur l’eau sans reflux. A Nice, toutes les choses, tous les gens, toutes les joies, tous les soucis, prennent une couleur spéciale. L’air qu’on y respire anesthésie en quelque sorte, et libère à la fois les moindres possibilités du sentiment. Ce n’est que sous l’influence de l’opium que j’éprouvai de comparables délices. Et n’est-ce point une retraite par excellence que celle où je pouvais espérer de goûter un bon repos propice à mon travail?

Tous les matins, j’allais m’asseoir au soleil, devant la mer, un peu à l’écart de l’endroit où la plus grande partie des hivernants se tient. Je ne me lasse pas de regarder la mer: elle ne se ressemble jamais; elle est mouvante; on la pétrit, dirais-je, des yeux, et tant de songes complaisants naissent comme une écume fragile de ses agitations! Elle est inépuisable et capricieuse.

Un matin, j’aperçus de loin que le banc où j’avais coutume de m’asseoir était occupé. J’eus un mouvement de mauvaise humeur. Comme tous les hommes, je suis aussi pour bien des choses un homme d’habitudes. Il me déplut que mon banc ne fût pas libre ainsi que chaque jour. Je l’avais pourtant choisi en dehors de la zone fréquentée par les promeneurs ordinaires, et il m’était devenu le seul banc possible de tout le rivage. Or une femme était assise sur mon banc. Jeune ou vieille, je ne le distinguais pas, à cause de son ombrelle ouverte. Mais la question piqua ma curiosité, et ma mauvaise humeur s’oublia.

Comme je m’approchais, elle se leva et fit trois pas pour s’accouder au garde-fou qui borde la promenade. Je jugeai qu’elle était jeune et sa silhouette me plut.

—Pourvu qu’elle ne s’en aille pas! me dis-je.

J’avais envie de la voir de près. Elle m’était encore cachée par son ombrelle. Je m’amusai de ma curiosité. Ma mauvaise humeur première céda sans trop de peine.

J’arrivais à mon banc. Je m’assis. J’avais manœuvré de manière à ne me pas faire remarquer. Je souriais de la surprise que je causerais à l’inconnue qui m’avait d’abord offensé.