Et d’autres fois, raisonnable, je me demandais comment j’avais pu divaguer à ce point, car mon oncle m’avait bien dit qu’elle n’était plus la même depuis qu’elle m’avait rencontré, mais il ne m’avait ainsi rapporté que les impressions de la vieille tante, et rien ne prouvait que la nièce eût pour moi les sentiments qu’on m’avait fait l’honneur de lui prêter.

Bref, ma passion s’éteignit comme le jour s’éteint au large sur la mer, avec des couleurs violentes qui s’atténuent de teintes par ci par là fort douces avant de capituler sous la nuit irrésistible.

Ma nuit fut sans étoiles et sans lune. Ah! pauvre petite bien-aimée! pauvre amour! pauvre passion! pauvres rêves de bonheur! pauvres rêves! Je m’étais réfugié dans le travail. Il m’avait repris. Fiévreusement, comme si mes jours avaient été comptés, j’accumulais ébauches, plans, projets, notes, indications, croquis, pochades, comme si j’étais condamné, avant de disparaître pour toujours, à laisser au monde la preuve que je méritais de vivre plus longtemps. Une autre fièvre m’exaltait, dès le soleil couché, mais avec moins d’ardeur. Les quelques amis que j’avais étaient comme moi. Nous cherchions vainement à trouver du plaisir là où nos aînés se vantaient d’en avoir trouvé. Nous allions de brasserie en brasserie, de bar en bar, de cabaret en cabaret. Nous buvions sans goût en essayant de nous distraire au son de musiques exotiques dans les boîtes de Montmartre. Nous achevions désespérément nos débauches dans des chambres d’hôtel avec des filles respectueuses que nous ne méprisions pas, mais qui ne nous satisfaisaient point. Nous parlions d’art, de politique, beaucoup plus de politique, hélas, que d’art, et c’est notre génération pensive qui, longtemps avant la guerre, a vu la fin de cette vie montmartroise que nos pères ont dangereusement illustrée.

Ces nuits des samedis de 1911, comment les oublierais-je? Je les passais presque toutes avec des soldats venus à Paris en permission de vingt-quatre heures. Moi-même je me préparais à endosser l’uniforme militaire. Mais alors même que je n’avais pas encore servi, je savais d’avance tout ce que le mot pathétique comporte d’obligations et de renoncements. Il n’est rien de tel que d’être soldat pour s’affranchir bon gré mal gré de tout orgueil et pour admettre qu’un individu ne compte guère dans une société. Quelle atroce grandeur dans le geste unanime de plusieurs milliers d’hommes qui se courbent sans murmurer sous le devoir dont ils n’auront rien à attendre pour la plupart! C’est peut-être la seule excuse d’une démocratie, cet élan d’abnégation de ses jeunes hommes. Il serait trop monstrueux que, non contente de les exposer par incurie au sacrifice, elle pût les y précipiter de force tous.

Comme il est loin, le souvenir, même faible, de ma petite bien-aimée! Quand je repasse en revue les événements de ces années lourdes, je n’y découvre aucune place pour elle. Moi, qui lui avais donné toute son importance, j’y tiens déjà si peu de place. Un reste d’orgueil qui s’obstine m’y situe encore avec trop de complaisance, comme un point à peine perceptible à mes yeux attentifs. Mais, tout bien pesé, je ne reprends conscience de tant d’épreuves que par le réveil de quelque douleur dont chacune m’accable et m’étonne chaque fois. Est-ce moi qui ai pu m’évader de ces années d’épouvante? Est-ce moi qui respire encore, qui sens encore mon sang battre à mes poignets, qui pense encore, qui souffre encore? Est-ce moi qui peux avoir encore des souvenirs?

Quand j’ai dû revivre parmi les vivants, dans ce désordre général qui a suivi les prodigalités innombrables de la guerre, je ne me suis pas reconnu. J’avais commencé de lire un beau livre, assez triste; j’avais noté au passage un épisode fort petit dont j’étais resté fort peu de temps ému; et puis j’avais fait une maladie grave, très grave, mortelle; et puis j’entrais soudain en convalescence. Tout me semblait nouveau autour de moi, jusqu’à mon métier, jusqu’à mes plus vieux projets que je prenais pour ceux d’un autre, jusqu’à ce désir de gloire que je doutais d’avoir pu jamais imaginer, jusqu’à cette crainte de la mort que j’étais humilié d’avoir pu concevoir. Qu’est-ce donc qui m’attendait chez moi? Rien. Au cours de la tourmente, j’avais perdu mon père, mon oncle, mes meilleurs amis que je chérissais davantage; j’avais perdu ma dernière illusion, celle qu’il fût digne d’un homme de s’épuiser pour embellir la cruelle vie quotidienne des autres hommes. J’étais véritablement un convalescent désolé.

La vie eut raison de mon apathie. Peu à peu, et des amis nouveaux y aidant, je retrouvai le goût de mon métier. Le travail m’avait déjà sauvé du désespoir où trop de livres amers m’incitaient pendant mon enfance morose. Le travail me sauva de la résignation périlleuse que j’avais tirée de la guerre. Mais, pour me rendre à mon destin d’homme, qui n’est que de souffrir de maux à sa taille et dont il est presque toujours l’artisan vaniteux, il fallait que l’amour enfin me fût révélé sous ses espèces les moins favorables.


QUE la vie soit plus forte que nous et qu’elle triomphe lentement de nos résolutions, je ne suis pas le premier à l’avoir éprouvé. Les grands destins sont rares. Pour le commun des hommes, poussière enlevée par le vent, rien n’est durable, ni la joie, ni la paix, ni la douleur.

Il serait trop beau que la courbe d’une existence humaine fût harmonieuse. Si l’on tenait quelque part un registre des feuilles de température de nos péripéties morales, quelle collection de lignes tourmentées ne s’offrirait pas aux curieux? De cet amas de singularités, le philosophe peut déduire quelques réflexions relativement peu nombreuses qui lui permettent d’établir une règle de vie des collectivités; car, plus on considère les choses de haut, plus elles semblent être simples et tendre vers une espèce d’unité dont les politiques font leur profit. Mais si l’on regarde au contraire chacun des individus de la collectivité, tout y paraît complexe, imprévisible, fantasque et décourageant. Et c’est une des merveilles de ce monde que tant de diversités si décevantes en particulier se fondent dans un tout dont le contemplation satisfait les sages, amis de l’ordre. De là le sourire amusé qu’ils ont en face de nos révoltes s’ils nous observent dans l’ensemble, ou la pitié qui les étreint s’ils nous examinent en détail. L’un d’eux m’enseigna que, pour lui, dès qu’il s’agit d’un être humain, une seule constatation s’impose: c’est que tout est possible. Sa formule sans hardiesse a du moins le mérite de n’être pas à la merci de la mode et de faire une place large à l’indulgence.