Quelle dérision! Quel espoir! Quelle vanité! Même si tout ce qui nous vient du dehors ne nous empêchait pas de réaliser nos plus chers désirs, nous saurions nous en empêcher nous-mêmes, tant nous avons peu de soin de notre propre intérêt. Nous sommes tous égoïstes, mais nous poussons parfois l’égoïsme jusqu’à ne pas permettre que ce soit des autres que nous arrivent nos chagrins ou nos embarras. J’ai rêvé souvent de ce Prométhée que, pour le punir de son orgueil, le dieu des dieux enchaîne sur la montagne où un vautour lui déchiquetait le foie. Et je crois sincèrement que Prométhée eût refusé que son supplice prît fin par ordre du bourreau, ou même qu’il se le fût imposé, s’il avait prévu la décision du maître de l’Olympe. Mais ce sont des sentiments que nous n’osons pas avouer que nous avons, et nous préférons parler de fatalité.

J’accorde que, dans cette aventure puérile, je ne soignai pas beaucoup mon intérêt. Je m’y conduisis proprement comme un sot. Et je me le reproche chaque fois que j’y reporte mes regrets. Tout en eût peut-être été si différent! Il m’aurait suffi d’un peu d’audace. J’en étais dépourvu. J’ai peut-être perdu toute ma vie en quinze jours, en une heure peut-être. Mais les regrets ne servent de rien.

L’admirable, ou le naturel, c’est que, dans ces quinze jours où toute ma vie s’est louée, j’ai vécu comme dans un rêve. Nos promenades, nos entretiens, nos sourires, me paraissaient être tout ce que je pouvais souhaiter. Pas une fois il ne me vint à l’esprit de situer dans l’espace et dans le temps celle qui enchantait mes heures. Je dévidai devant elle tous mes souvenirs d’enfance, toutes mes inquiétudes, toutes mes intentions; elle me connut sans avoir à le désirer. D’elle cependant je ne connus pas grand’chose. Elle se réservait, et je ne le remarquai pas tout de suite. Quand je m’avisai d’y prendre garde, après l’avoir quittée, j’y découvris une marque de pudeur, et donc d’amour, comme il me semblait que mes confidences étaient aussi une preuve d’amour, sur un autre plan. Car, en matière d’amour, il nous plaît de tout faire converger au centre de nos préoccupations, et de la façon qui nous est le plus favorable.

Ces subtilités qu’ici j’étire comme si j’avais eu dès le début l’impression qu’elles devaient pour moi devenir capitales, je ne m’y suis pas arrêté longtemps. L’amour, on le sait, ne se nourrit que dans le loisir, et d’autre part il exige aussi la présence de l’objet aimé, ou du moins l’espoir d’une présence.

Pour moi rien de tel. Je n’avais que dix-neuf ans, j’y insiste; j’étais pauvre, obligé de travailler pour subsister et pour subvenir en même temps aux exigences de ma passion de sculpteur. Revenu piteusement à Paris, je ne pus pas m’offrir le luxe de ruminer mes regrets. Le travail, on ne l’a pas assez dit, est un grand médecin. Je m’y livrai. Ce ne fut pas néanmoins sans quelque gêne. Il y avait en moi comme un malaise que je n’avais jamais ressenti, et je ne m’en suis débarrassé qu’en l’analysant. On est à moitié guéri quand on sait de quoi l’on souffre. L’Église catholique n’a probablement institué la confession que pour amener ses fidèles à s’interroger et par suite à se mieux conduire; Socrate ne préconisait pas d’autre méthode; on n’a pas encore étudié d’assez près l’influence de la morale socratique sur la morale chrétienne, par où le monde moderne se relie à l’ancien; mais laissons ces problèmes. A dix-neuf ans, je n’avais point tant réfléchi, et tout en me penchant sur moi-même comme sur un modèle que j’examinerais avant de le reproduire, je m’instruisais de l’expérience des autres.

Je lus alors un ouvrage d’aspect didactique et personnel qui m’éclaira soudainement. Il traitait de l’amour. Une phrase en jaillit entre toutes pour moi. Je l’ai répétée si souvent que je la sais encore sans faute: «L’homme qui a éprouvé le battement de cœur que donne de loin le chapeau de satin blanc de ce qu’il aime est tout étonné de la froideur où le laisse l’approche de la plus grande beauté du monde.» Il ne m’en fallut pas davantage. C’est qu’il m’était nécessaire que la plus grande beauté du monde, que la simple beauté ne me laissât plus indifférent. Au risque de me faire honnir par toutes les femmes, s’il y en avait d’assez patientes pour lire ma confession, j’avoue que j’employai toute mon énergie à me délivrer du fantôme de ma petite bien-aimée. Et j’avoue aussi que j’y parvins sans trop d’efforts, car la vie qui nous entraîne efface peu à peu, en les remplaçant par d’autres, souvent moins précieuses, les plus charmantes visions dont nos regards sont pleins.

Un mois après l’avoir perdue, je ne souriais plus qu’avec attendrissement quand je pensais à ma petite bien-aimée, et j’étais content de moi. J’allais jusqu’à m’admirer.

—Tu aurais peut-être fait son malheur, me disais-je.

D’autres fois, plus égoïstement, je me disais:

—La connaissais-tu?