Le pauvre homme était plus confus que mécontent. Je l’assurai que j’avais été correct.
—N’importe, conclut-il. Je veux croire que tu ne t’es pas conduit en goujat. Mais cette petite n’est plus la même depuis que tu es ici, et sa tante désire que l’aventure ne se prolonge point.
Et je partis en effet par le train de midi trente, avec mon énorme valise de cuir fauve, sans avoir revu celle à qui je devais de si simple façon la révélation de l’amour. Toute ma vie allait dépendre de cette aventure minime.
SI j’essayais de réduire les sentiments divers que j’éprouvai pendant cette quinzaine de jours où plus rien n’exista pour moi que cette jeune fille tout de suite aimée, j’étais obligé de reconnaître qu’au fond de mon enthousiasme il n’y avait que de l’égoïsme.
—Elle n’est plus la même depuis que tu es ici, m’a dit mon oncle, songeais-je dans le train qui m’emportait loin d’elle. Elle m’aimait donc? Elle aurait donc pu être à moi?
Pensée mesquine, je le concède, où je retrouvais, non sans amertume, ce goût du triomphe et cette fatuité de propriétaire qui, soupçonnés seulement, m’avaient fait mépriser d’abord les hommes pour leur suffisance, et les femmes pour leur résignation. Mais je pensais presque aussitôt:
—Qui sait si je n’aurais pas pu la rendre heureuse?
Et je ne me jugeai pas plus beau d’avoir ainsi pensé: je ne voyais encore là que de l’égoïsme. Ce n’est que bien plus tard que je compris que mon dernier regret rachetait l’apparente lâcheté du premier, car on aime quand on désire se dévouer; et ce n’est qu’à présent que je constate que j’aimai totalement d’emblée: je voulais faire le bonheur de celle qui eût fait le mien.