ÉCRIVAINS dont les romans s’entassent chez les libraires, je vous admire. Magiciens déconcertants, vous pénétrez jusqu’au fond de la pensée de vos héros, et, charitables, vous dispensez aux lecteurs les merveilles de vos découvertes, de sorte qu’ils voient à leur tour la cervelle disséquée et le prodigieux mécanisme du cœur de vos personnages. Vos récits objectifs,—est-ce bien ainsi que vous appelez vos romans, quand vous ne feignez pas de rapporter une histoire personnelle en la bourrant de je et de moi?—ils me confondent surtout. Pouvez-vous vraiment présider à tant de drames simultanés ou successifs sans rougir de votre ambition ou sans redouter le ridicule, si vous n’êtes pas des dieux? Et j’admets que de tels romans soient considérés comme les plus difficiles et les plus louables. Mais je me sens moins écrasé, j’ai devant vous moins de respect, sinon de sympathie, lorsque, par un artifice banal et, dit-on, d’un ordre inférieur, vous semblez raconter seulement ce qu’un homme vous conta de sa vie. Vos récits à la première personne m’émeuvent davantage; j’oublie alors plus volontiers que je lis une histoire imaginée. Cependant mon admiration vous reste acquise; car, même là, votre héros qui parle, s’il ne m’étonne pas en se connaissant, il m’étonne en connaissant les personnages qui l’entourent. Je rêve quand vous écrivez ou que votre héros déclare: «Il pensait que...; il supposait que...; il songeait à...; il se disait...»

Je sais bien que vous avez une réponse toute prête: vous êtes des savants, votre science est la psychologie; observateurs, vous pouvez déduire que dans tel cas tel personnage doit penser ceci, songer à cela, et se dire ce que vous affirmez qu’il se dit. J’entends. Mais une science pareille ne vous permettrait de rien écrire avant, je suis généreux, votre soixantième année. Ou nous souririons de votre jeune expérience. Je préfère, sans ironie, vous admirer.

Je vous admire d’autant plus qu’ayant entrepris de conter une aventure où j’eus mon rôle, je me trouve à chaque page arrêté par cette barrière qui m’arrêtait à chaque instant dans la réalité: que pensait-elle? Que supposait-elle? Que voulait-elle? Je ne suis sans doute pas grand clerc en psychologie; j’ai peut-être tort de croire, avec beaucoup d’autres, que jamais un événement ne se reproduit, que jamais un homme n’a deux fois la même pensée, que jamais deux individus n’ont des sentiments identiques, et que, si la science des collectivités, qui est la politique, est possible parce que les collectivités sentent de façon simple et ne pensent guère, la science des individus, qui sont si complexes, est trop incertaine. Mais quoi? Si ma modeste expérience me convainc que tout est fuyant, imprévisible et, en somme, miraculeux, dans chaque être humain, si je suis craintif en face de ce miracle perpétuel que je pressens dans tous les fils et toutes les filles de l’homme et de la femme, vais-je me guinder et renier ma foi, ma foi décevante?

Connais-toi toi-même, disait Socrate, ce qui est une façon de dire: tu ne te connaîtras déjà pas si commodément. Sagesse! sagesse! Elle n’est aussi qu’un mot, et nous nous jetons dans les bras de la folie. Je n’ai pas la prétention de me connaître, mais je ne sais pas si, me connaissant, je ne désespérerais point quand même de ne connaître que moi. Et je suis sûr que je souffre de vivre dans une farandole de points d’interrogation. Qu’il est pénible de ne rien posséder de l’âme de ceux qu’on aime, sinon par présomption et par hypothèse!

Je n’ai que trop longuement démontré qu’il métait impossible de me faire de mon amie une opinion raisonnable. M’aimait-elle? Un jour je le croyais; j’en doutais le lendemain. Quand j’étais parti pour Argenton, j’avais de nombreux motifs de ne plus douter, ou de douter moins étroitement. L’ennui qui marqua le début de mon séjour me rendit à mes appréhensions.

Jaloux, inquiet, maniaque si l’on veut, je retrouvais au contact du beau-frère, du terrible beau-frère, toutes mes incertitudes. En vain j’essayai de travailler. Le parc, qui me semblait hostile, ne m’inspirait pas. L’absence de mon amie m’était une véritable trahison, dont gens et choses autour de moi m’apparaissaient comme des complices inconscients ou pervers. La médiocrité paisible de ce paysage berrichon me déprimait. Je regrettais d’être venu. J’avais envie de m’en aller. Mais quel prétexte alléguerais-je? Et une brusque retraite n’éveillerait-elle pas des soupçons? Et quoi de plus? J’attendais que l’arrivée de mon amie détruisît mon malaise.

Les nouvelles que nous reçûmes devinrent meilleures. La prudence du médecin fit place à de la joie: l’enfant sortait indemne de l’alerte. Après cinq journées d’attente, un télégramme nous annonça:

—Demain.

La journée fut délicieuse. Je ne songeai pas à m’offenser des propos que le beau-frère tint avec abondance sur sa belle-sœur. Je lui savais gré, comme à un confident plein de tact, pour tout ce qu’il me disait de mon amie.

—Le domaine est mort quand elle n’y est pas, disait-il. Vous verrez, dès qu’elle sera là, tout vous paraîtra métamorphosé.