Et il me berçait d’anecdotes, de traits charmants, de longs détails, que pas n’est besoin de rapporter ici.
Il disait vrai, cet homme terrible. Indulgence d’amoureux mise de côté, mon amie survenant transforma tout dans le domaine morose. Elle en était la fée que la salle à manger trop grande, le jardin trop encombré de fleurs inutiles, la châtaigneraie trop déserte, et le chien trop calme attendaient. Elle y apportait de la gaieté, du bruit, du mouvement, de la grâce. Elle y réveillait partout des raisons d’être. Elle était la châtelaine sans qui le château n’a pas d’excuse.
Je laisse à conclure de quel sursaut mon amour se ranima, plus profond que jamais, plus reconnaissant, plus humble et plus fier à la fois, plus confiant aussi. Belle journée blanche, que celle où mon amie m’apparut au centre de ce décor où elle avait décidé de m’apparaître dans l’éclat de son triomphe modeste. Tous et tout lui rendaient hommage: et d’abord son beau-frère, avec un peu d’affectation; son mari, tranquillement; ses enfants, avec turbulence; et moi, qui me morfondais d’orgueil et de timidité.
Nous ne pûmes guère nous parler sans témoins, le jour de son arrivée. Trop de gens la sollicitaient, qui pour demander un ordre, qui pour lui présenter ses devoirs. A tout le monde elle souriait. Elle inspecta le domaine, entra chez les métayers, interrogea le valet d’écurie, le jardinier, la vieille laveuse. Elle vint même me visiter dans mon atelier. Elle était accompagnée de son beau-frère, qui tenait à lui montrer qu’il avait suivi ses instructions. Dont elle le remercia.
—Quelle maîtresse de maison! s’écria-t-il. Elle a l’œil sur tout, je vous l’avais dit. Mais, et c’est peut-être en votre honneur, cher hôte, jamais nous ne l’avions vue s’installer au château avec tant d’empressement minutieux. A la place de mon frère, moi, je me méfierais.
J’eus assez de sang-froid pour ne pas rougir. Content de ce trait, il emmenait déjà mon amie ailleurs. Elle lui courut après, l’ombrelle levée. J’entendis leurs rires qui s’éloignaient.
Je m’allongeai sur les nattes du divan de fortune dont on avait garni le fond de l’atelier. Mes réflexions se perdirent en fumée de cigarettes. Mais, une heure après, je me dressais. Et je couvris d’esquisses une dizaine de feuilles de papier: je venais de trouver enfin l’inspiration qui m’avait fui jusqu’alors, et de concevoir un projet possible pour ma fontaine.
Je travaillais avec ardeur quand la cloche du dîner sonna. J’arrivai le dernier dans la salle à manger.
—Nous respectons notre pacte, me dit le beau-frère: nous avons commencé sans vous attendre. C’est obéir à vos vœux, n’est-ce pas?
—Ce serait parfait, répondis-je, si l’on m’avait laissé le bas-bout de la table.