NUIT douce, ai-je dit. Nuit fade, sur une campagne d’une simplicité décourageante. Ces paysages berrichons n’ont rien de romantique. Ils serviraient mal de cadre à des héros de tragédie. Une âme tourmentée n’y trouve pas matière à s’émouvoir, sauf par contraste. C’est un pays de tout repos.
Par ma fenêtre ouverte, je n’entendais que le cri morne du crapaud qui chantait dans le jardin. L’eau de la Creuse luisait à peine.
Je m’assis à ma table pour y fixer un croquis. J’aurais pu me croire seul dans la maison, tant le silence y était parfait. Un écrivain eût mieux apprécié que moi les ressources d’une nuit pareille en une pareille solitude. Nous autres, sculpteurs et peintres, qui travaillons au grand jour, nous ignorons la volupté du travail nocturne et l’orgueil de penser ou de souffrir pour la multitude qui sommeille.
A mesure que ma main combinait des harmonies de lignes, je m’enivrais de la docilité de mes doigts à jouer du crayon. Pour la première fois depuis mon arrivée, je me sentais dispos. Étais-je enfin conquis par la douceur modeste du climat? Dix projets différents pour ma fontaine naissaient en moi l’un de l’autre, et le dernier me séduisait toujours plus que le précédent.
Combien de temps passai-je ainsi, à noter les démarches pressées de mon imagination jusque-là si rétive? Je ne sais pas. Les trois fleurs, que mon amie avait placées sur ma table, enchantaient de leur parfum mon allégresse. Le cri du crapaud persistait dans le jardin, morne et fidèle. Toute la maison semblait endormie.
J’avais l’impression qu’en me levant je troublerais d’un bruit intempestif la quiétude qui m’environnait. Je n’osais plus bouger de ma chaise. Je crayonnais d’une main lente. Le moindre geste maladroit eût sans doute éveillé de lointains échos.
Derrière moi, le bois de l’armoire craqua. Je tournai la tête, surpris qu’un effet si grand n’eût pas de cause plus considérable. Et j’eus envie de me coucher, afin de ne point me gagner près de mes hôtes une réputation d’importun.
Mais, comme machinalement je traçais quelques dernières lignes, un autre bruit soudain m’arrêta, un autre craquement, moins proche, puis un autre, et un autre, et un autre, et un autre, puis un autre, puis d’autres encore; et tout à coup je crus que ma respiration allait s’arrêter aussi; mon cœur battit avec violence contre la table.
Une plainte sourde m’arrivait. Une plainte, rythmée comme le bruit qui avait arrêté ma main. Cette voix... Des mots dominèrent la plainte. Je les entendis. Une voix, une seule. Des mots d’extase. La voix haletait. Elle cria. Deux cris légers. Silence.