Elle sortit de l’atelier sans se retourner. «Mon petit», avais-je dit. Elle me parut en effet moins grande qu’à l’accoutumée, pendant qu’elle sortait.
ELLE avait compris. Pendant plusieurs jours, elle n’essaya pas une fois de forcer mon indécision. Elle se plaignit seulement, dès le premier, au dîner, d’être souffrante. Et, plusieurs jours durant, elle traîna de vagues migraines et des mines fatiguées. C’était sans doute une façon de se montrer à mes yeux humble et repentante. Un homme plus cruel que moi l’eût accusée de sentiments plus habiles. La discrétion qu’elle observa m’attendrit. Tels sont les effets de la présence. Si j’avais fui tout de suite, chaque heure d’absence nous aurait éloignés davantage l’un de l’autre: tout rapprochement eût été désormais impossible.
Que désirais-je? J’étais dans l’état d’un blessé qui ne se rend même plus compte de la gravité de sa blessure, que la fièvre alimente, que d’étranges rêves soutiennent, et qui ne sait point s’il guérira ni s’il a peut-être envie de guérir, tant un retour à la vie normale de tous les hommes n’est pas toujours pour les hommes désirable.
Les jours, lents, se succédaient. Je m’enfermais dans mon atelier. N’ayant encore fixé mon choix sur aucun de mes projets, je n’avais pas encore commandé le marbre convenable. Pour éviter des questions, je m’étais empressé de manier quelques blocs de glaise, au hasard, et, couvert par cette apparence, je ne faisais rien, que de ruminer des pensées débilitantes.
Quelquefois, les enfants entraient dans l’atelier. Ils avaient l’air contraint. Obscurément, ils pressentaient peut-être en moi un ennemi, et ils ne cherchaient pas mon amitié; ils demeuraient distants, comme il arrive à l’ordinaire à ces pauvres petits êtres devant ceux qui menacent de leur dérober une part de l’affection maternelle qu’ils veulent toute pour eux.
Le mari, quand il venait me voir, ne laissait percer aucune gêne. Il avait, comme on dit, des idées arrêtées, mais, quand l’éducation de ses enfants n’était pas en jeu, il n’essayait pas de les imposer. A mon égard, il montrait de la sympathie. Je ne m’en réjouissais pas. Il m’interrogeait volontiers, s’intéressait à ce qu’il nommait mon labeur secret d’artiste; mais, en homme de méthode, il ne me parlait de mon art que dans mon atelier. Il était intelligent, curieux, et n’affichait qu’un goût modéré pour les spéculations philosophiques, se retranchant derrière sa seule compétence de technicien qui regrette que tout le monde ne l’imite pas. Au demeurant, un homme de bonne compagnie.
Quant au beau-frère, il ne me dérangeait presque jamais. Il prétendait, disait-il, ne pas violer les mystères de mon temple. Et je lui savais gré de ne m’infliger que rarement, et rapidement, son intrusion. C’est à cause de lui, on le comprend, que je retardais de plus en plus l’instant où j’ouvrirais mes bras à mon amie pardonnée, si je devais les lui ouvrir jamais.
Quelle certitude attendais-je?
Mon amie ne semblait pas pressée d’obtenir malgré moi son pardon. Discrète, humble, digne, et douloureuse, elle attendait, elle aussi. Depuis la nuit affreuse, je ne montais dans ma chambre que fort tard, après de longues et desséchantes heures passées au fond de mon atelier, lorsque je présumais que je pouvais enfin sans risque gagner mon lit, où d’ailleurs le sommeil m’échappait longtemps. Nuits détestables. Nuits atroces. Réveils pénibles. Je descendais de ma chambre vers midi, pour ne pas risquer non plus de trouver encore le beau-frère sur le seuil de sa belle-sœur, ou de rencontrer l’un de mes hôtes au sortir du lit, alors que les yeux et tout le visage ont une franchise indécente.