—Vous me tentez, mais mon divan me tente davantage.

—Comme il vous plaira, cher ami. En tout cas, si le cœur vous en chante, je pars à onze heures.

—Merci.

Je m’enfermai dans l’atelier. Un peu d’isolement au milieu de mes vagues maquettes m’attirait plus que toutes les excursions du monde. Non point que j’eusse ce matin-là, pour le beau-frère, un dédain plus grand. Non. Au contraire. Depuis la veille, il me semblait moins antipathique. Il n’avait pas eu l’air ravi, lui non plus, de voir sa belle-sœur entre les bras du médecin. Je m’en étais bien aperçu. Et mon dégoût et ma méfiance de cet homme suspect me rapprochaient du beau-frère, qui m’avait été suspect lui aussi, mais d’une autre façon. Néanmoins, je préférais d’être seul, et de ne pas faire le voyage d’Argenton.

Rien ne m’apaise tant que de songer ou de réfléchir dans le lieu même où j’ai l’habitude de travailler. Je ne suis pas un de ces sculpteurs de génie comme on en rencontre dans les romans. Je sais où sont mes limites. Pourtant, et tout modeste artiste que je sois, quand je suis dans mon atelier, parmi mes ébauches, mes cartons et mes livres, j’éprouve un sentiment de bien-être qui me rassérène. Le monde idéal où nous pénétrons si facilement, nous artistes, il nous console de l’autre monde qu’on ne peut pas abolir. Mon atelier? C’est là que j’ai toujours trouvé mes meilleurs amis. C’est là de même, ce soir, que j’écris ce chapitre. Je suis seul. Nul ne viendra me visiter. Nul. Et nulle. Quelle solitude!

Hélas! à quoi pend notre pauvre bonheur? A moins qu’à un geste, à moins qu’à une parole, à rien, à moins qu’à rien. O souvenir, souvenir, noir aliment de notre humilité, amer soutien de nos tristesses, fumée, fumée! Qu’avais-je besoin d’aller chercher ce livre dans ma chambre? Qu’avais-je besoin de sortir de mon atelier et d’aller au-devant du malheur?

J’y fus.

Je redescendais, ce livre à la main, que j’étais allé chercher dans ma chambre.

La porte du salon, sur le vestibule, était ouverte.

Machinalement, je regardai.