—Elle est à un autre, me disais-je, elle est à un autre qui la rend heureuse. Elle a l’air heureux, elle a deux enfants, elle est à un autre.

Qu’elle m’eût été dérobée, voilà le chagrin qui me dominait. Jamais autrefois, aux heures de mon éblouissement, je n’avais imaginé qu’elle pût être mise nue, même par moi; c’est une pensée qui ne m’avait pas touché. Après dix ans, quand je la retrouvais, d’équivoques images se formaient devant moi. Elle était très belle. Je la voyais nue, et elle consentait d’être à un autre. Je me rassasiais du plaisir répugnant de me la représenter souillée dans les bras de l’autre. Je la méprisais. Mais de nouvelles pensées m’envahissaient, plus atroces.

—Consentir? me disais-je. Souillée? Tu n’as donc pas compris qu’elle l’aime?

Mon découragement s’appesantit. Elle l’aimait? Alors je me les représentai tous les deux côte à côte qui rentraient derrière leurs enfants en riant de moi. Elle l’aimait. Elle lui répétait sans doute ce que je lui avais confié. Je crus l’entendre dire, lui:

—Pauvre type!

Et je les vis d’avance mettre à profit, le soir même, dans le lit conjugal, le hasard qui m’avait placé sur leur route pour fouetter leur amour. Elle triompherait d’être aimée par deux hommes, et il s’enorgueillirait de la posséder.

Je ne pus m’empêcher de sourire, non pas de lui qui tenait son rôle de mâle, mais d’elle qui chantait trop tôt victoire. Aimée par moi, elle? Oui, jadis, quand elle était petite fille et quand je n’étais pas un homme. Mais à présent? Lui avais-je donc donné tant d’assurances que mon amour d’autrefois eût persisté?

Cette pensée, hélas, m’arrêta. J’aurais dû l’éluder. Il est dangereux de remuer les vieux sentiments engourdis. Il est dangereux de réveiller les vieux désirs qui ne furent pas satisfaits. J’essayai de tricher avec moi-même, de m’objecter des mais et des cependant; j’avais honte de me laisser convaincre; je n’osais pas reconnaître que mon amour rajeuni s’imposait de plus en plus à moi à mesure que je tâchais de le refouler. Pourtant j’aimais.

Las de marcher droit devant moi, je m’aperçus que j’étais loin de la ville. J’entrai dans une auberge. Deux ouvriers maçons y achevaient de déjeuner. Je me fis servir du jambon, du fromage, et une bouteille de vin gris.

Dans ce pauvre décor d’une salle d’auberge à peine propre, mon chagrin me parut dérisoire. Amèrement, je me divertis à en saper pour moi-même le pathétique. Cœur sensible, ô cœur naïf, t’ai-je assez torturé? T’ai-je assez piqué d’ironie? Mais est-ce un si bon moyen de se moquer de soi-même? L’ironie, arme des lâches et défense des autres, ne tue que les faibles. La mienne me blessa profondément: il est toujours cruel de perdre des illusions, et d’abord celles qui sont d’amour-propre, et je me rendis compte que je m’étais exagéré la grandeur de ma souffrance. N’est-ce pas en effet une espèce de volupté trouble que l’on goûte à se croire le plus malheureux des mortels, ou simplement très malheureux? Mais, tout bien considéré, je repris conscience de la médiocrité de mon aventure. Et je sortis plus calme de l’auberge.