Il n’en restait pas moins vrai que j’aimais, et que j’aimais une femme que rien ne me permettait d’espérer atteindre. Elle appartenait à un autre. Je ne songeais pas à rivaliser avec lui. Il n’avait rien en apparence du mari qu’on peut se flatter d’évincer: il n’était pas vieux, il n’avait pas l’air d’un imbécile, et physiquement il était ce que les femmes ont coutume d’appeler un bel homme, en quoi je devais lui abandonner le pas. Toute entreprise de conquête eût été vaine de ma part. En outre, ni jadis, ni aujourd’hui, celle que j’aimais ne m’avait livré le moindre indice qu’elle fût prête à recevoir mon amour.
Que de complications surgissaient au moment où je me croyais en sécurité! Je n’avais plus d’autre souci que de vivre au jour le jour en travaillant dans la modeste retraite que j’avais élue; je me soutenais de ces souvenirs ardents; j’assistais non sans quelque plaisir furtif aux ambitieuses agitations des gens qui m’entouraient, et je ne formais plus que d’humbles projets dont l’achèvement ne me semblait pas indispensable au bonheur du genre humain. Et tout à coup une femme venait remettre mon repos en question, une femme que j’avais aimée, puis oubliée, une femme dont je n’avais presque rien su, et dont je ne savais rien, sinon qu’elle n’était plus libre.
Quand je rentrai dans la ville, c’était à l’heure où, le soleil se couchant, un froid brusque succède à la douceur d’un après-midi de printemps. Je pressai le pas. Une bise aigrelette soufflait sur le rivage. J’évitai de repasser par le bord de la mer.
J’avais résolu de quitter Nice dès le lendemain matin; je ne voulais plus rencontrer celle que je voulais essayer d’oublier de nouveau. Je ne me dissimulais pas que j’y parviendrais sans doute moins aisément que la première fois, mais je ne croyais pas qu’il y eût d’autre façon de résoudre le problème. Celle-là me semblait simple et naturelle: fuir et me distraire d’une pensée malheureuse.
La porte de mon hôtel franchie, je me dirigeai vers le bureau du gérant.
—Je partirai demain matin par le train de 8 heures, lui dis-je. Mes bagages seront prêts à 7 heures.
—Bien, monsieur.
J’allais sortir. Le portier m’attendait.
—Une lettre pour monsieur.
Je pris l’enveloppe comme si j’avais deviné. L’écriture, haute et mince, était d’une femme: je ne la connaissais pas. J’ouvris. Je lus: